Le jardin des Sept Crépuscules Miquel de Palol

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De cette multiplicité de récits enchâssés se dégage un sombre enchantement. Avec une intrigue construite sur le doute, les mensonges et surtout la difficulté de jauger la véracité d’une histoire, Le jardin des Sept crépuscules livre une très belle interprétation  de l’arrangement des récits dans notre vie. Miguel de Palol se révèle un grand écrivain par sa capacité à nous emporter dans son très ample et complexe roman.

Un des critères les plus évidents pour jauger de l’attrait d’un roman est, me semble-t-il, la nécessité ou l’envie de le relire qu’il suscite. Pour bien comprendre Le jardin des Sept crépuscules, une seconde lecture paraît une très bonne idée. Pas certain qu’on puisse alors en épuiser tous les secrets. De cette longue trilogie romanesque, indéniablement à lire sur sa lancée, je vous livrerai seulement des impressions de lecture. Un autre critère, à mon sens, de réussite : se laisser prendre au récit s’en prétendre vouloir sans trêve en démonter le fonctionnement.

Ce travail critique de dresser un tableau synoptique des différentes intrigues et surtout de la manière dont elles se contredisent et se corrigent, n’est une bonne idée que de premier abord. On touche ainsi à une des grandes questions de la critique littéraire : au nom de quoi faudrait-il désosser les pièges narratifs, partir de la fin pour amonceler les traces et autres preuves d’un dénouement prétendument prévisible ? Prouver son intelligence, décrypter les symboles que l’on serait le seul à voir. Miquel de Palol déjoue toutes ces possibilités : il accumule les interprétations, les théories toujours très renseignées. Difficile parfois de s’orienter et pourtant si facile de se laisser happer par les récits et par une intrigue haletante. Tentons tout de même d’en rendre compte.

Le jardin des sept crépuscules baigne dans une ambiance apocalyptique, un relent d’irréalité, une ambiance de conte de fées ou de nouvelles fantastiques. Un univers parfaitement cohérent et pensée. Dans une Barcelone à la fois contemporaine et intemporelle, un conflit mondial éclate. Certains puissants, triés sur un volet sans hasard, se retrouve dans une cossue demeure montagnarde. Au bord de l’abîme, cette belle société se raconte des histoires. Au fond, la littérature ne serait rien d’autre : un aveuglement face aux catastrophes, un remède souverain à l’ennui. Rien d’autre si ce n’est un incessant jeu d’échos et de correspondances. Le récit principal se déploie dans un bunker, il aborde ensuite les récits d’un bateau encalminé puis ceux d’une maison de santé. Les correspondances, elles, sont incessantes. Un seul exemple, un homme se croit pris dans une boucle temporelle : il vit sans cesse la même journée. Pour s’en sortir il décide de tuer le premier venu. Ce sera, bien sûr, un des obstacles principaux aux complots bancaires à laquelle fait face la banque Mir. Palol nous en offre des variations infinis, à la fois complexe et subtiles. Un jeu amusant sur le conte de fée : le roi, pardon le banquier, décide de choisir un successeur parmi ses trois associés préférés. Il leur pose une question sur le sens de l’argent. Celui qui donnera la plus mauvaise réponse se révélera le successeur le plus digne après avoir été repoussé.

Le roman multiplie les discours d’accompagnement pour nous livrer de très fines analyses des récits enlevés et variés proposés avec un rare sens du rythme. De l’astrologie à la physique quantique, des mathématiques à l’étymologie grecque, de la mythologie aux manipulations bancaires, bref de l’éthique à la casuistique. Sans simplification hâtive, ce discours reste uniquement oratoire. Le langage dans Le jardin des sept crépuscules est une parade.  Comme il s’agit toujours d’un discours rapporté (quelqu’un raconte une histoire qu’il a entendue, elle est entrecoupée par une autre histoire), le lecteur en comprend souvent l’essentiel. Il se laisse de toute façon assez facilement portée. Sans doute parce que la partie la plus flamboyante de cet immense roman reste ces récits et non les commentaires qui les entrecoupent quand on revient à cette forteresse crépusculaire.

Le discours le plus intéressant de ces intermèdes narratifs me paraît celui sur la détermination d’une identité. Une partie du récit revient sur cette vieille dichotomie entre le physique et le spirituel. Discours un peu attendu, certes. La grande réussite du Jardin des sept crépuscules est de toujours mettre en dialogue ces conceptions. Aucune ne l’emporte jamais véritablement. Ces beaux messieurs de la classe dominante s’avèrent de redoutables sophistes. Plusieurs sont parfaitement cyniques. Là gît la grande ambivalence de ce roman. Sa morale prétend toujours avoir « la force morale et intellectuelle suffisante pour sortir de l’orbe des lieux communs. » Palol paraît dénoncer cette fausseté, cet arrangement avec une morale commune qui permet, selon un impératif supérieur toujours mal identifié, d’agir à sa guise. Mais nous restons toujours dans l’orbe des dominants. Là où le petit personnel vaque pour assurer les repas fins dont se gavent ces narrateurs au bord de l’abîme. Le milieu feutré d’un Javier Marias fait ici figure d’une pantalonnade prolétaire.

Celui qui n’a pas le courage de manger un crocodile n’a pas sa place dans cette comédie.

On retrouve pourtant la même attention à la transmission du mensonge. Tous racontent des « histoires convenablement faussées », tous se ressemblent et se confondent. Ils sont d’ailleurs souvent désignés sous des noms d’emprunts. Le roman entier baigne dans une irréalité cauchemardesque. Il assume de n’être qu’un discours, du langage rendu à son inanité sonore. Mais, cette manipulation du langage, cette composition savante de l’aveu, cette quête de l’histoire de la banque Mir, du joyau philosophal sur lequel reposerait son crédit comme de la mystérieuse présence tutélaire de Ω, use de tous les ressort de la narration avec une certaine ironie. Disons, pour rester dans la langue catalane, que la construction des romans de Cabré paraît ici innocente face aux ramifications du récit du Jardin des sept crépuscules. Une sorte d’Institut occulte dirigerait, ou croirait le faire, les intentions du monde. Maîtrise-t-on une histoire, connaît-on ses conséquences, peut-on prévoir un fin que seule les romans écrivent, notre récit ne serait-il pas ensuite manipulé, déformé pour le charger d’une vérité qu’il ne contient pas ?

il est plus important de se laisser abuser que de tromper les autres ; car si tu es capable de tromper les autres tu deviendras riche, tandis que si tu acceptes de te laisser tromper tu seras heureux.

Voici une des multiples réflexions sur le statut de la vérité. « Les féroces permutations des fragments d’histoire, les contradictions entre les informations qu’on nous distillait» rende sa complexité à la vérité. Il ne s’agit plus de croire seulement à la logique. Elle se cacherait en se galvaudant, par sa vulgarisation et son usage forcé. Si Les falsificateurs d’Antoine Bello ne fonctionne pas tout à fait c’est de donner à la réalité un statut uniquement collectif sans passer par l’irrationnel de sa réception individuel. Le narrateur principal, dont l’identité est bien sûr la partie initiatique de ce roman, est lui-même contaminé par la relativité de la réalité, sa composition onirique et fuyante, la fréquentation de ses hôtes un rien trop philosophes, toujours trop intelligents pour n’être pas menacer de démence rendent ses pensées

circulaires et minutieuses comme la haine, et comme la haine, prétentieuses et vaincues avant même de naître.

Concluons sur l’impression tenace de n’avoir rendu compte que d’une infime partie de ce très riche roman. Il faut absolument en découvrir le plaisir intact de lecture, souvent très enfantin malgré son sérieux.

 

 

 

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