Tous les hommes du roi Robert Penn Warren

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Immense fresque tragique, Tous les hommes du roi est une œuvre magistrale et morale. En grand romancier, Robert Penn Warren décrit les vicissitudes d’un narrateur hanté par ses perceptions, celle de l’Histoire et des conséquences de son œuvre. Récit politique également, Tous les hommes du roi autopsie l’ensemble des mythes américains dans une vision plurielle et limpide de son Sud profond.

Il faut d’abord saluer l’audace éditoriale de ressortir (et dans quel écrin !) une œuvre majeure, datant de 1946 et jusqu’alors injustement ignorée en France. Le hasard de mes lectures transformerait presque en phénomène cette propension à republier des textes sans actualité et toujours d’une grande pertinence. Je pense ici à C’en est fini de moi mais surtout à Moonbloom dont nous reparlerons et pas seulement pour la réussite graphique de ces publications. Les éditions du Sous-sol font, elles aussi, le pari de produire de flamboyants livres. Est-ce vraiment utile de rappeler à quel point tous les ouvrages des éditions Monsieur Toussaint Louverture sont magnifiques. La jaquette dorée de Tous les hommes du roi a un charme indéniable. Mon illustration en rend pauvrement compte, espérons que mes misérables vocables ne subiront pas la même atténuation.

Robert Penn Warren, écrivain singulier, nous emporte dans son univers. Nous en reconnaissons quelques traits déjà présents dans Un endroit où aller : un subtil mélange de trivialité et de spiritualité, un questionnement moral à travers le destin de personnage dont la froideur confine au cynisme comme autant de défense malheureuse. Un décor surtout : le deep south. Ce territoire littéraire devient, de Flanery O’Connor à Faulkner, une scène de tragédie, de mémoire défaite. Dans Un endroit où aller, Penn Warren le transmuait en incarnation du sens premier de la nostalgie : un mal du pays, trop régressif pour être véritablement viable. Dire que l’auteur entretient un rapport ambivalent avec ce Sud sécessionniste semble une peu pertinente platitude. N’importe quel romancier achoppe sur sa fascination haineuse pour la recréation de son décor. Dans Tous les hommes du roi, Penn Warren parvient totalement à s’y absorber. Les descriptions des lieux, des gens « ordinaires » qui y vivent donnent, à mon sens, toute sa profondeur à ce roman dont la très grande unité d’intrigue apparaît insidieusement dans la tragédie qui se met en place à travers d’irréels passage d’un temps à l’autre, par d’admirables et rares persistances du souvenir.

Expliquons-nous. Pour moi, le grand intérêt de l’histoire ne tient pas aux manipulations politiques, à cette totale soumission à Willie Stark dont nous suivons l’ascension dans son implacable, et parfois populiste, volonté de se placer comme un homme de bien. J’ai à peine parcouru la postface de ce roman. De plus en plus, je redoute le parasitage rétrospectif d’une interprétation assurée qui règne dans ce genre de textes. Disons seulement que le doute poursuit, en ce moment, mes postures critiques. J’ai tenté d’en esquisser un aspect à propos de Jardin des sept crépuscules. Au passage de cette postface, je suis tombé, pourtant, sur une éclairante (quoique infiniment banale dans son opposition topique avec Stendhal) comparaison avec Balzac. La ressemblance fait vertu : quand Penn Warren décrit les pressions politiques, ses intimidations mais aussi et surtout le poids de la parole entre démagogie calculatrice et enthousiasme naïf comme un souci de postérité, il le fait avec une maîtrise en connaissance de cause. Sans doute faudrait-il parler également de cette hantise de la Chute présente dans la vision politique de ces deux auteurs. J’en conserve l’intuition confuse : la Révolution Française pousse Balzac à une apologie de la monarchie et de la royauté ; pour Penn Warren, la guerre de Sécession jouerait un rôle similaire dans sa vision conservatrice seulement si nous disons que cet univers politique, pour ces deux-là, est transcendé par l’ambivalence des situations. La construction du roman sait ne pas laisser le lecteur par ce genre d’intrigue de cours qui, ordinairement, me gonfle. Toujours des ressorts tragiques qui, peu à peu, enclenche la fatalité qui porte vers un dénouement à la fois tragique et climax de cette perception de l’irréalité, le vrai charme du roman.

Tout acte de perception pur est un exploit et si vous ne me croyez pas, essayez de ne faire que percevoir, sans rien exprimer, sans rien trahir.

Aujourd’hui, le premier lecteur venu, même distrait, sait qu’un narrateur ne saurait être fiable. Longue tradition dont l’immédiat après-guerre entamera. Notons d’ailleurs que Tous les hommes du roi s’achève en 1939 sans appuyer sur l’universelle portée du drame qui le clôt. Jack Burden porte haut la duplicité : il se paye de mots précisément car il est hanté par le nominalisme. L’univers existe seulement dans sa perception. Réflexion discrète dès lors sur le roman : aucun narrateur ne peut croire qu’il ne spécifie et sépare cette réalité dont il ne nous rend qu’un fragment arrangeant. Aujourd’hui, la réflexion n’a plus grand-chose d’inédit. Elle conserve pourtant toute sa pertinence. Surtout quand elle permet à Penn Warren, un écrivain qui réfléchit par scène comme le théorie finement dans la pratique Ôé, de donner lieu à des descriptions au conditionnel, d’une précision que peut-être seuls les rêves atteignent.

Il semble qu’il y ait là un paradoxe : que la réalité d’un événement, qui n’est pas réel en soi, surgisse d’autres qui, pareillement, ne sont pas réels en eux-mêmes. {…} Seul compte le mouvement du monde, qui va toujours de l’avant.

Attachement à son pays natal qui, dès lors, apparaît dans une description souvent frappante de ses habitants. Absence empathique de condescendance. Burden aperçoit cette réalité qui, du dehors, semble plus réelle. Nous parlions au début de cette note désordonnée de Moonbloom : nous avons beaucoup de très plaisants intermèdes où Tous les hommes du roi s’arrête sur cette vie dans le sud.

En dehors de l’intrigue politique donc, Tous les hommes du roi laisse se déployer un véritable lyrisme de la vision. Le récit joue de l’ellipse, de l’analepse et de la prolepse sans aucune gratuité. Toujours, ces retours dans le passé sont la quête de la survivance, visuelle donc, du souvenir. Au fond, l’auteur le souligne avec raison, les scènes dans laquelle nous nous sommes véritablement vue sont d’une rareté existentielle. Soudain, le charme inexpugnable du visage de l’autre surgit. Dans sa cohorte de regrets pour ne pas dire de regrets. Burden, pour se défendre de son rôle équivoque (l’évocation de son passé sert à montrer à quel point il l’a, pour employer un terme politique, instrumentaliser) se sent être devenu un autre. Il parvient à évoquer ses souvenirs à la troisième personne. De magnifiques passages sur ses recherches historiques pour une belle plongée dans l’Histoire américaine, la mémoire de sa guerre fraternelle. En existe-t-il vraiment d’autre s’interrogeait avec raison Mendelsohn ?). Mais plus encore quand Burden revient à son pays natal.

Exposition donc, désolé, de la fragilité de ma posture critique. Une manière de s’enfermer dans son propre réseau de référence : l’avancée dans mes carnets de lectures par la contrainte d’une référence qui m’aidera peut-être à mieux comprendre le texte mais renverra surtout au déjà dit. Prendre alors en charge cette naïveté. Toujours mieux que de croire détenir la vérité sur un auteur trop longuement fréquenté. Le roman américain, avec une belle constance, revient sans trêve sur ses mythes fondateurs. Le retour au pays pour Burden est celui sur la terre de ses ancêtre. À Burden Landing. Par une association hâtive avec Les montres de Templeton soulignons la finesse de cette remémoration. Lauren Groff en rendait une fragmentation un peu abusive. Pour ne rien dévoiler l’intrigue (dire ainsi pourtant qu’elle est très tenue), évoquons les filiations de biais, la manière dont Burden à chercher son père en perd deux. Pour éviter les jeux de mots douteux attendus de la dernière phrase, revenons à la magnifique superposition des souvenirs. Ceux donc du visage d’Anne Stanton, le très beau personnage féminin central qui revient dans les réminiscences d’effleurements estivaux

le bouquet, le distillat, le climat, sans lesquels  monde ne serait rien.

En dépit de l’agressive indifférence de son narrateur, Tous les hommes du roi sait nous rendre la beauté irréfragable d’un plongeon. Le moment de la naissance de l’amour comme celui où, trop tard, il nous paraît possible.

Toutes ces réflexions sans même aborder le cœur du roman : sa portée morale. J’aime assez qu’elle ne soit pas encombrante. Peut-être parce que la réflexion sur le bien et le mal me paraît sinon datée au moins abstraite. Penn Warren, par sa construction, lui donne de la matière. Il ne s’agit pas au fond d’une simple illustration de cette maxime : « Un homme doit peut-être vendre son âme pour obtenir le pouvoir de faire le bien. » Stark emportera, puisque leur deux histoires se confondent, dans cette fatalité. De la vaine et vaniteuse construction d’un hôpital à son incapacité à soigner son fondateur. Ajouter quelques trahisons, des suicides, des lobotomies, des accidents et un meurtre vous aurez toutes les péripéties de cette interrogation sur la conséquence de nos actes. Une réflexion qui a, au sens premier, la grâce de ne pas apparaître dans de pesants commentaires de l’action. Donnons en un seul exemple pour finir. Tous les hommes du roi livre une très fine analyse de la création comme ne pouvant être une extension de la perfection divine mais plutôt une différenciation. Une pensée dictée part un dingue mais qui nous contraint à, comme le suggère la dernière phrase, « endosser la dure responsabilité du temps. »

 

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2 commentaires sur « Tous les hommes du roi Robert Penn Warren »

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