Classé sans suite Claudio Magris

sanssuite

De la guerre. Dans ce roman magistral, autour du point névralgique que fut Trieste, Claudio Magris construit un mausolée muséal à la violence humaine, à sa propension à en oublier les répétitions. Classé sans suite joue alors d’une narration sidérante, souvent hallucinée dans sa précision et son érudition. Un récit monomaniaque qui laisse le lecteur interdit : tel qu’il devrait être face à la guerre.

À la lecture d’un de ses précédents romans, À l’aveugle, j’avais déjà songé à quel point les récits de Claudio Magris nous plongeait dans un univers à la fois singulier et dont nous ignorons tout. Le nom en lui-même, Trieste, évoque un voyage vers des contrées littéraires d’incertaine mémoire. La conscience de Zéno d’Italo Svevo ou l’exil de Joyce. Toute la mitteleuropa par la chute de l’empire austro-hongrois. Dans une note de Instantanés, assez drôle, Magris éclaire contexte. Très lointains, chez moi, souvenir de  Tito et de la balkanisation du monde au lendemain de la seconde guerre mondiale. C’est en grande partie ce contexte à mon sens ici peu connue qu’éclaire Classé sans suite. Héritier de toute cette culture, il nous l’a démontré avec son magnifique Danube, Magris va donc nous livrer un récit éclaté, difficile à reconstruire, où les identités, comme à Trieste, se mélange.

La lecture de Classé sans suite s’avère souvent éprouvante tant Claudio Magris ne se conforme, en bon guerrier, à aucun canon du genre romanesque. L’intrigue ne tient aucunement en haleine. Les personnages sont peu sympathiques, ils semblent souvent l’incarnation d’une idée (l’un n’a pas de nom et l’autre Luisa est, de prime abord, la sublimation du métissage). Parfois, si son attention se relâche, le lecteur peut avoir l’impression de subir l’étalage d’un cabinet de curiosité, une suite d’anecdotes décousues et dont il est, à l’occasion, difficile de saisir la teneur dans leurs protagonistes se confondent dans des parallélismes si arbitraires qu’ils en deviennent burlesques. Disons-le clairement : si vous cherchez une lecture pour transport en commun ou même une leçon d’histoire  passer votre chemin. Par contre, si ce genre de réflexion vous interpelle, l’exigeant Classé sans suite vous subjuguera :

Toute exposition – de tableaux, de sculptures, d’objets, d’engins – est une nature morte et les gens qui se pressent dans les salles, en les remplissant et en les vidant comme des ombres, s’entraînent pour leur futur séjour définitif dans le grand Musée de l’humanité, du monde, dans lequel chacun est une nature morte.

Le livre fourmille de ce qui, très facilement, peut devenir des citations brillantes. Évitons de trop en recopier. Revenons, plutôt sur une de mes obsessions. Par prétention, nommons-là résistance du sens. Même si je ne dédaigne jamais un récit dont l’histoire a la grâce de n’être qu’elle-même, une part, masochiste peut-être, de moi aime les livres dont la compréhension échappe. Un lecteur honnête avouera qu’il n’a sans doute pas compris à Classé sans suite, qu’il s’est laissé porté par les récits avec le vague désir d’y revenir pour mieux comprendre comment toutes ces anecdotes sans gratuité finissent par former un tout cohérent, peut-être un rien théorique.

Il me semble alors que cette résistance du sens éclaire une de mes réticences en les plaçant au cœur même du projet romanesque de l’auteur. Classé sans suite, à travers le projet d’un Musée dédié à toutes les formes guerrières, offre une très fine réflexion sur la guerre. Parfois on s’ennuie, on rechigne à l’amalgame un rien échevelé (les cactus ou les punaises comme emblème…) mais toujours avec un certain effet de sidération. Contrairement au récit de guerre, Magris est trop intelligent pour nous entraîner dans une complaisante fascination pour la violence. Ou pour le Mal ce que me semblait, par une écriture trop plate, faire Ilska, le mal. La guerre a plusieurs visages. Aucun ne devrait nous captiver. Rarement j’aurais lu autant de descriptions aussi précises (pour le narrateur plurivoque seuls les objets peuvent toucher à la réalité) d’armes  Tentons, pour ne pas maladroitement mimer l’art de la digression de Magris, de rentrer au cœur du sujet.

Une réflexion avant tout sur la littérature et donc sur la langue où s’appuie notre conception du monde. Classé sans suite s’appuie sur une structure classique qui a toujours suscité mon adhésion : la découverte posthume de papiers et de notes qu’il s’agit de reconstituer afin de donner voix à l’absence. On couche toujours avec des morts. Celui qui lègue ses papiers, mort d’un incendie en écho au seul four crématoire italien qui l’obsède, serait, selon l’auteur, inspiré d’un personnage réel. Magris en dépasse la réalité circonstancielle puisque ce protagoniste reste sans nom.  Un roman véritablement intelligent se doit de contester la logique qui le sous-tend, remettre en cause pour le moins les conventions langagières dont il s’alimente. Très belle réflexion sur l’emploi du Je, « une proposition racoleuse comme celle d’un ruffian dans l’ombre. » Ou pour reprendre une réflexion qui trouvera ici sa mise en réseau, ou mon attente d’une mise en roman contemporaine tout juste effleurée dans L’invention des corps

Le Musée comme un hypertexte mobile dans lequel tout défile, autrement dit disparaît et s’annule, comme cela s’était probablement produit dans sa tête ?

Peu à peu, ce personnage magnétique devient un narrateur peu fiable. Il nous faut nous demander s’il n’est pas «Un grand érudit, un faussaire, un imposteur, un grand halluciné ? ». Magris interroge alors le statut de la vérité d’un témoignage. Il ne s’agit pourtant aucunement de sombrer dans le relativisme ou le cynisme. Collecter des papiers, recoller des existences, posthumes confronte toujours à ce qui manque. Daniel Mendehlson dans Les disparus le faisait au premier degré de l’émotion. Parfaitement louable. Mais Magris s’inscrit dans un contexte qu’il connaît, une ville dont il ne peut ignorer l’hypocrisie. À Trieste, les alliances de circonstance, l’accommodement du passé sont les autres noms de la paix. Ce fou au cœur du récit aurait inscrit les ultimes graffiti sur les murs de la Rizerie, le seul camp d’extermination italien.

C’est ça, l’enfer ; l’amnistie générale, l’absolution avant le procès, le classement sans suite. L’ignorance n’est pas une circonstance atténuante, c’est une circonstance aggravante.

Classé sans suite aurait pu se contenter de cette intrigue. Luisa, celle qui est chargé de ce projet de Musée va-t-elle retrouvée les papiers opportunément disparus aurait pu être une intrigue suffisante ? Mais Luisa s’approprie les élucubrations de son, pour ainsi dire, objet d’étude. Il le lui a dit, elle recopiera ses papiers, en sera donc peu ou prou l’auteur. Le récit amalgame sa propre histoire. Énoncé ainsi, elle se confond avec la phrase d’accroche d’une blague de très mauvais goût : Luisa est à la fois juive et noire. La langue affutée de Magris parvient à rendre crédible ce présupposé un peu lourd. Justement en soulignant qu’il existe peu de convergence entre opprimés, que la fraternité est un des meilleurs ferment qui soit de la guerre. Ainsi, son père « ne devait pas avoir trop osé parler de brimades racistes à quelqu’un qui avait échappé à la Shoah ».

Néanmoins Classé sans suite échappe à la théorisation de la guerre par une accumulation de strates de réalité. Pour donner une forme un peu plus contemporaine à son souci qui pourrait, faussement, se parer des atours du lieu-commun (il serait de bon ton de se plaindre du trop grand nombre de romans sur la guerre, comme si le plus important n’était pas leur capacité à renouveler la prise de parole sur cette blessure insurmontable), Magris noie son lecteur dans des récits successifs un peu à la manière dont l’admirable Fleuve de Jonathan Buckley conduisait sa réflexion sur le récit. Au-delà d’une pensée de la trahison, cette volonté de Luisa de savoir si sa grand-mère, sans se sauver, à dénoncer des coreligionnaires, elle devient le vecteur d’une « lignée imaginaire et littéraire ». Une forme de contre-narration pour emprunter le titre de ce roman de John Keene qu’il faut absolument découvrir.

Tout se passe comme si certains hommes ou certaines femmes demandaient de corriger les faux de leur vie, ces choses qui en ont réellement fait partie mais n’auraient pas dû. Ils demandent au restaurateur de restituer le tableau tel qu’il était à l’origine, en éliminant ce qui a été abusivement repeint par-dessus et qui pendant des années ou des siècles a été le tableau que tout le monde a pu voir.

Luisa a alors des existences plurielles. Ce prénom que porte très souvent les femmes dans les romans de Javier Marias, une interprète qui sait la valeur du silence pour renforcer cet emprunt à son univers, devient également une esclave aux Caraïbes. Ainsi, soulignons-le pour fermer cette note un peu trop longue et décousue, Classé sans suite nous entraîne dans le Nouvau-monde, chez ces indiens où le futur est une négation, à Pragues, sans oublier que le véritable lieu où se passe toutes les guerres reste le cerveau humain. Claudio Magris d’ailleurs reconnaît ses emprunts. Nous en falsifierons un dernier : Orhan Pamuk avait décrit, dans le moins palpitant de ces romans, un Musée de l’innocence. La réalité rejoignant immanquablement la fiction, il s’est acharné à le construire à Istambul. Dans sa postface, puisque selon lui l’amour est la continuation de la guerre sous une autre forme, Claudio Magris indique la possibilité de ce musée à Trieste. Pour continuer le voyage dans cette ville, en découvrir les plages, la luminosité hantée par la mort, je vous invite à découvrir aussi Instantanés où Claudio Magris brille dans la forme très courte.

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