Le cercle des douze Pablo de Santis

santis

Enquête sur l’illusion. Derrière le pastiche des déductions de détectives philosophes, Le cercle des douze livre, derrière le trompe-l’œil d’un très brillant exercice de style, une très fine réflexion sur l’accompagnement de la fiction. Pablo de Santis captive par son appropriation d’un Paris disparu, par ses pastiches d’un pari sur une rationalité illuminée.

S’il fallait, pour s’imiter soi-même, commencer par une réticence, Le cercle des douze semblerait alors une plongée si profonde dans le faux-semblant que sa glorification de l’illusion pourrait sembler illusoire. Sinon superficielle au moins impersonnelle. Archétypes trompeurs, les personnages sont des silhouettes indistinctes dans un décor, le Paris de la fin du XIXème siècle, devenu un lieu-commun. Le polar me paraît s’être emparé avec un rien de systématisme de cette ambiance : la décadence déjà et une croyance dans le progrès comme refuge hystérique. Pour énoncer, à mon tour une platitude, l’analyse de cette opposition entre illusion scientifique et fantasme ésotérique a été épuisé dans Le XIXème siècle à travers les âges de Murray. Ou, pour rester dans le roman, dans L’homme aux lèvres de Saphir Hervé Lecorre parvient à donner langue à cette époque.

Et pourtant, Le cercle des douze se révèle un piège, cérébrale certes, qui fonctionne.

L’enquête est un acte de pensée, le dernier refuge de la philosophie. La philosophie académique s’est transformée en histoire de la philosophie, ou en simple philologie. Nous sommes le dernier espoir de la pensée organisée.

Le roman serait, sans doute, cette espace préservée face à la perdition. Aujourd’hui encore, il continue à concourir à notre intelligence du monde. Formule un peu creuse n’est-ce pas ? Pourtant, la littérature comme discours d’accompagnement, acte de piratrie, de croyance sans déférence mais avec ironie, dans toutes les disciplines qui n’abandonnent pas la quête d’approfondissement du réel. Dit ainsi, difficile d’échapper à la grandiloquence. Le recours à l’exemple paraît alors un enfermement fou dans ma logique d’auto-référencement. Néanmoins, les mathématiques et l’économie dans À la lumière de ce que nous savons deviennent un medium d’appréhension d’une réalité dont nous n’avons jamais qu’une représentation faussée. Celle dont D.L Doctorow nous donne Dans la tête d’Andrew un aperçu de la menace à venir d’une vision de l’homme derrière le masque des neuro-sciences. Le roman comme art de parler de ce que l’on connaît pas. Je m’égare. Une dernière citation (avec une référence à la façon dont le roman se moque de ceux qui collecte les citations pour croire signer leur existence et où, pourtant, se cache une clé de l’énigme) pour donner à entendre la majesté de la portée philosophique de ce bref roman. Pablo de Santis donne une admirable définition de ce matérialisme athée qui, dans le roman, ne cesse pourtant de se confronter à la transcendance, spiritualité confuse ou magie de contre-sort

Le monde est en train de perdre tout son mystère et nous nous devons d’être non seulement les défenseurs de la preuve et les exterminateurs du doute, mais aussi les derniers gardiens du mystère.

Pour continuer, malgré tout, dans le rapprochement hasardeux, Pablo de Santis ne cesse de souligner que la philosophie serait le vice secret de tous les détectives. Particulièrement dans Étranges Loyautés William McIlvanney donne une vision parfaite de cette façon dont le polar accompagne son intrigue (au fond indifférente) d’une réflexion sur ce qui permet d’accuser autrui, condamner moralement son meurtre. Ne dévoilons rien de l’intrigue du Cercle des douze mais livrons seulement un soupçon tenace. Jusqu’au dernier moment, le lecteur craint que Pablo de Santis use du dispositif usé du narrateur si peu fiable qu’il pourrait se nommer Roger Ackroyd. Le livre refermé, en dépit de l’immanquable scène de l’explication, le narrateur, Sigmundo Salvatrio, ne paraît pas tout à fait aussi innocent qu’il n’y paraît.

Le nom du coupable n’a que peu d’importance dans ce roman où l’intrigue se ramifie sans cesse au point de devenir une succession de récits, d’arrangements donc avec une vérité fugitive. Pour multiplier ces histoires, De Santis campe ces personnages rapidement, toujours avec ce genre de confondantes ressemblances qui me rappelle les délices truqueurs du Jardin des sept crépuscules de De Palol. On retrouve, de l’Espagne à l’Argentine, le même goût pour les jeux sur les dispositifs narratifs. Le cercle des douze sait nous y prendre. Ainsi, si le narrateur continue à paraître sans innocence c’est par la manière dont le récit lui permet de s’imposer d’abord comme l’assistant d’un des douze plus grands détectives puis de s’imposer, fait rare, comme détective.

Le cercle des douze consiste alors essentiellement à une interrogation du statut d’assistant. Ces présences dévouées, d’un lourd bon sens ne sont pas que des faire-valoir. Elles participent à l’invention même de la grandeur du détective. Ce sont eux qui en rédigent les chroniques pour des magasines populaires. Pablo de Santis, avec une grinçante ironie, fait d’ailleurs l’apologie de ces publications et de leur sentiment de communauté. Si, au passage, vous souhaitez découvrir un visage contemporain de cette « cécité du détective », c’est-à-dire cette « capacité de cesser de voir l’évidence pour ce qu’il y a derrière », je vous invite à découvrir les hilarants polars de Sara Gran. Lisez en tout cas ce roman. Pablo de Santis s’y révèle un écrivain fascinant  à la prose limpide et rythmée Nul doute, je vous en reparle bientôt.

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