Converti à Jaffa Marek Hlasko

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Un immense roman noir. Bref comme un uppercut, condensé et construit, plein d’ellipses et d’un humour d’une noirceur sans concession. Converti à Jaffa reprend les codes du roman noir : deux paumés discutent de leurs mirobolantes arnaques mais Hlasko sait s’en singulariser, outre la tension de sa langue, par un récit en trompe-l’œil.

Retour en Israël. Malgré le titre, Jaffa dans ce très court roman n’est qu’un arrière-plan. En apparence, Converti à Jaffa ne nous apprend rien sur la situation de ce pays dans les années 60. Le décor n’est pour ainsi dire jamais décrit. Les deux personnages évoluent d’abord dans leur spéculation. Un tour de force de l’auteur : au fond il ne se passe rien dans ce récit constitué presque exclusivement de dialogues. Nos deux protagonistes sont trop paumés pour regarder autour d’eux. À l’image d’ailleurs de ce fumeur de cannabis qui obstinément regarde un mur. Nous ne sommes pas très éloignés ici des romans de Jim Thompson où l’espace est une représentation préconçue, un environnement trop quotidien pour accéder à la parole. Nouveau tour de force, toujours discret de l’auteur : inscrire cette absence dans l’économie très sèche de son roman. Israël pourrait bien être le fin fond des États-Unis, un décor connu, oppressant et sans échappatoire telle la prose de Hlasko.

la misère n’exige pas qu’on s’explique de ne pas avoir de quoi se payer une chambre d’hôtel, un café ou un steak.

Portrait néanmoins discret d’Israël. Au détour d’une phrase, description de la pauvreté qui y règne et, plus intéressant à mon sens, de l’ombre de l’absurdité de la quête de sens qui y règne. Néanmoins, Hlasko se révèle ici plus proche de celui qui est pour moi un maître du roman noir, James Sallis. Dès sa fondation, ce genre de roman a voulu atteindre une brièveté la plus lapidaire possible. À force d’être condensées les intrigues de Raymond Chandler sont parfois peu intelligibles. Dashiel Hammet serait devenu à moitié dingue dans sa volonté d’employer encore moins de mots possibles. Hlasko se confronte à ce modèle. Son style est si elliptique qu’il est facile de si égarer. Il faut en savourer chaque tableau avant de passer, sans transition (parfois même au sein d’un dialogue dont, je crois, la mise en page aurait pu être plus aérée) à une autre scène.

Pour en finir avec les modèles, il faut dire un mot de l’inscription autobiographique. L’auteur aurait connu le genre d’arnaques minables décrites dans ce roman. publié dans les années soixante. Dans sa préface, le traducteur, Charles Zaremba (saluons d’ailleurs son travail d’effacement pour ne pas trop dater la langue) évoque avec précision ce contexte. Une sorte d’exilé littéraire victime d’une libéralisation du régime soviétique qui ne tolérera pas ses récits moqueurs. Le récit de ses traversées en camion de la Pologne par exemple. Elles ressurgissent en marge de Converti à Jaffa et me font penser, pour la noirceur du regard social, au Georges Arnaud évoqué dans La Serpe de Philippe Jaenada. Une apparente désinvolture pour aller débusquer le sentiment sans qu’il ne vire au sentimentalisme. Une seule illustration de cette rude défiance : l’omniprésence des camps s’instille sans jamais s’imposer comme explication.

Pour rendre compte de la manière dont Hlasko construit son récit comme une projection, un théâtre d’ombres, empruntons le détour des références littéraires explicites, ironiques néanmoins, de ce récit. D’abord la grande tradition du roman russe dont Robert, sans qui tout irait bien, se réclame.  Pour leur malheur, les deux comparses sont nourris d’une narration qui « suit un rythme paisible, l’action se développe par étapes successives et on découvre les personnages dans le déroulement de leurs actions. »  Robert conteste cette organisation du monde.  Pas son soutien métaphysique. La seule véritable action décrite dans ce roman est celle d’une conversion au catholicisme du narrateur, qui l’est déjà. Dans la meilleure tradition dostoïevskeinne, nous aurons le droit à nos dialogues christiques, à une ironie sur la rédemption dont l’espoir alimente tous les romans. N’en disons pas davantage. Soulignons seulement le talent de Hlasko pour les seconds rôles. L’apparition de cette femme défigurée qui rythme le récit pour montrer la seule photo d’elle-même, l’ultime vestige de sa beauté.

Pour laisser « gamberger» le lecteur l’ultime modèle revendiquer dans Converti à Jaffa est celui de Faulkner. N’oublions cependant pas la possibilité qu’il s’agisse une façon d’entourlouper le lecteur comme ne cesse de faire nos deux protagonistes. Hlasko n’oublie jamais que son roman est avant tout une construction. Pure spéculation sur ce qui aurait pu être (le narrateur promène une photo d’Esther, son seul amour, perdu par sa faute bien sûr) ou sur ce qui sera peut-être (l’ultime monologue de Robert, parfaitement délirant comme sommet d’interprétation du réel) plutôt que ce qui est.  Derrière tout ceci, derrière l’amusement et la fantaisie dont ne se départit jamais le récit, Hlasko sait (comme Ionesco et Beckett) que « sait que l’homme moderne ne supporte plus sa vie, et {il} le transporte dans un monde étrange. » Est-ce bien utile de souligner l’actualité de ce constat.


Un grand merci aux Éditions Mirobole de m’avoir envoyé ce livre.

 

 

 

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