Rabot Adrien Girault

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Rabot, roman déroutant, vous emportera dans une cavale onirique entrecoupée de récits de rêves sans doute pour rendre palpable l’absence. Dans une langue à la cadence chaotique, habile à déjouer les attentes du lecteur tant dans la syntaxe que dans la construction narrative, Adrien Girault dresse une allégorie inquiétante et laisse le lecteur, dans ses interprétations insuffisantes, face à la beauté d’un contre-sens toujours probable.

Commençons par un détail anecdotique qui me rend ce livre sympathique. J’avoue hélas n’y avoir pas prêté garde lors de ma lecture du également très inquiétant La maison des épreuves. Saluons le pari des éditions de l’Ogre qui, outre leur ligne éditoriale audacieuse et novatrice, font le pari de la licence creative common. Je crois vous en avoir touché un mot à propos de L’invention des corps de PierreDucrozet. Portons encore l’espoir du logiciel libre, de GNU/Linux et d’un internet décentralisé. Heureux de voir partager ce vœu pieu : le savoir doit se diffuser, n’appartient à personne mais ne doit pas déposséder ses auteurs ou passeurs. Souhaitons donc une très longue vie aux Éditions de l’Ogre.

D’autant, puisqu’il faut quand même parler du roman en lui-même, que cette maison d’édition publie des livres audacieux, des auteurs dont le rapport à la langue induit un rapport singulier à la réalité. Pour rester dans cet anecdotique où je dessine un indifférent portrait de moi-même : la citation, dans le rabat de couverture, de Raggasonic à fait remonter le souvenir de la voix primale de Joey Starr sur ce morceau. « Putain c’est loin tout ça…»

Avouons d’abord, pour ne pas donner l’impression de sombrer dans la vile flatterie pour un livre reçu en Service de Presse, l’opacité des premières pages m’a tout d’abord légèrement rebuté. Un peu trop de sécheresse appuyé, un soupçon à l’occasion de sur-écriture qui ne tranche pas. Une première strate dont il faut, si j’ose,  raboter une sorte d’enivrante irréalité. Insidieusement, l’atmosphère captive. Trois générations sous un même toit. Tension et non-dits, la folie du quotidien. Soudain soupçon tenace que cette histoire trop simple, toujours comme mise à distance, veut dire autre chose. Mais quoi ? Tenter d’en remonter le fil au risque de la mauvaise compréhension.

Je m’en tenais à un strict dénuement dans les mots, je feulerai en d’autres occasions aux flancs du langage.

Osons, sans grand appui, penser que le basculement se fait par la richesse inventive de la comparaison. « Une chasse et une peine, comme un grand lac immobile » ou encore plus éclairante : « Une fuite comme du lierre sur une façade. » La comparaison reste une analogie ludique : faisons comme. Comme si nous vivions tel un garde de chasse dans une campagne autarcique, puis comme un fuyard dans un monde post-apocalyptique. Faisons surtout comme un écrivain qui croit, et parvient en l’occurrence, à recréer un monde crédible, fictif surtout par les échos gênés qu’il suscite avec le nôtre.

Impression de m’être aventurer trop loin, exposer sans doute aux prétentions de la langue. Revenons, timidement, à une compréhension par comparaison. Ramenons toute lecture à celles qui la précèdent. Toute la première partie de ce roman se déroule dans une campagne hongroise. Aucunement bien sûr une Hongrie réelle dont j’ignore tout mais plutôt dans le refuge de son terrain littéraire. Une association d’idées dont  je ne suis parvenu à me départir. Reconnaissance de cette inquiétude sourde, de ce récit en apparence décousu pour mieux nous oppresser offert par Adam Bodor dans Les oiseaux de Verhovina. Ou pour remonter jusqu’au maître à László Krasznahorkai. Si vous ne le connaissez pas encore, empressez vous de lire La mélancolie de la résistance ou Guerre et Guerre.

Rabot communique cette sourde panique. Une histoire de chasse, de meurtre, d’un comte ayant la haute main sur la région mais où « c’étaient le calme et la cadence qui jetaient un voile de terreur. » Girault parvient alors à un portrait parfaitement halluciné, misanthrope mais sans cynisme de cette région que l’on ne situe pas. Sans jamais en pasticher les répétitions, j’ai parfois pensé à un des romans de Thomas Bernhard dont le titre, hélas, m’échappe.  La prose de l’auteur touche alors à une sorte de précision cauchemardesque quand elle se dote d’une luminosité sociale :

Il ne faut pas se laisser abuser par leurs sourires, ils vivent blanc et lumière cinq longs jours par semaine, corps en viager avec les bips de la machine.

Une prose poétique palpable d’ailleurs quand elle épouse la quête du père. Doucement, ce motif s’impose, le deuil s’instille comme motif de cette écriture protéiforme. Le texte est troué d’apparents récit de rêve. Plus le récit se poursuit, plus il plonge dans des dédoublements fraternels, de fuite dans l’anticipation, plus ces récits paraissent plus réels que la réalité aventureuse dépeint. Dans la première partie, la description de l’adolescence du père, de son amitié équivoque avec le comte, annonce une sorte de valorisation de ce langage de la survie, celui qui subsistera à l’événement, au vent, au vacarme ou à toutes ces allitérations pour qualifier la catastrophe de la deuxième partie.

En cours – quand ils y vont -, Auguste et Conrad jouent de leur supériorité , pensée et réelle, puisqu’ils lisent, se questionnent, baisent, volent, adulent, écrivent.

Portrait, peut-être, de l’artiste en jeune homme. Peinture surtout des retombées de l’enthousiasme, quand on se tait, « suffisamment bruyants dans nos têtes. » Sur le papier, je ne me prosterne pas devant les récits apocalyptiques. Allez savoir pourquoi, je ne cesse d’y voir des résurgences d’idéalisme adolescents. Adrien Girault y échappe en grande partie. Je parlais à propos du très intrigant Chaos de Mathieu Brosseau d’une littérature d’anticipation à la française. Deux lectures contemporaines qui interroge joliment une appropriation de la science-fiction, une reprise de son langage pour la transmuer en un véhicule des obsessions de l’auteur. Une des interprétations possibles de l’allégorie qu’est, à mon sens, Rabot serait, comme le propose sa dernière phrase, d’organiser le spectacle, blanc et léger, de l’absence.

Les récits en italique forme un curieux jeu d’écho. Jamais très certain de savoir qui rêve qui. Adrien Girault peint alors une belle figuration du deuil, celui dont aucune fleur n’éclot, aucune célébration. Son écriture, si je ne craignais d’être prétentieux en empruntant cette formule à Levinas, sert à dédire le dit :

je n’ai jamais dit allons lui confier sa pétulance dans chaque pas, son rôle dans les insomnies.

Il ne s’agit-là que d’une vision fugitive de ce Rabot qui recèle encore énormément de lecture. Je vous invite, vraiment, à tenter l’aventure de cette découverte. Adrien Girault signe ici un premier roman où s’affirme un univers dont je découvrirai les approfondissements avec un grand plaisir.


Un très grand merci aux Éditons de l’Ogre pour l’envoi de ce livre très intrigant.

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