Le temps des hyènes Carlo Lucarelli

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Dans sa prose précise, poétique, Lucarelli retrouve l’Érythrée. Cette attention à la langue, aux identités qu’elle révèle, transforme Le temps des hyènes en un bref roman qui dépasse les codes du roman noir. Lucarelli sait néanmoins en mimer le meilleur : le rythme, la dénonciation sociale et surtout la légèreté de l’humour.

Un écrivain, au risque de me répéter, se distingue par son rapport à la langue. Avec une belle discrétion, l’élégance de ne jamais véritablement le commenter, Lucarelli appuie l’intégralité de son intrigue, assez retorse, sur la langue et ses spéculations. Son rapport singulier à la langue apparaît alors dans une reconnaissance immédiate. Dès les premières pages du Temps des hyènes, le lecteur se voit plonger dans son univers si particulier. Lucarelli parvient à décrire la bêtise de la colonisation et ses atrocités sans jamais verser dans la dénonciation et son risque de verser dans la bonne conscience.

Adoptant cette fois le rythme elliptique du polar, ne commentant jamais ses découvertes et les tesselles appelées à former une trompeuse mosaïque, Lucarelli parvient à une tension transparente. Ramassée et frappante. Dans La huitième vibration, son rapport à la langue, sa spécificité créait un chaos parfois un rien confus. Les dialectes italiens se heurtaient à ceux des différentes ethnies de la corne de l’Afrique. L’incompréhension régnait en maître, les personnages peut-être trop nombreux, peinaient à susciter notre compassion.

L’action du Temps des hyènes est plus compacte. Pourtant, comme dans tous les bons romans noirs, elle est traitée avec une brièveté pleine d’ellipse qui requière toute l’attention du lecteur. Lucarelli, autant que je puisse en juger, donne une image assez conforme de ce bordel à ciel ouvert que fut, vue d’ici, les colonies africaines. On retrouve la ténacité de ses obsessions. Je ne suis pas certain qu’un écrivain puisse, et doivent, réellement se renouveler à chaque roman. Changer d’univers ou d’époque paraît un trompe l’œil aux motifs plus profonds, intimes ou refoulés, affleurant malgré lui dans son œuvre. Toujours le même désir de rendre la spécificité humaine sans se leurrer sur son ordinaire idiotie, ses manière d’être totalement régi par les clichés de son époque. On retrouve ici les intermèdes non pour creuser la psychologie des personnages mais plutôt pour montrer ce qui échappe aux enquêteurs. Ils formaient dans La huitième vibration un point d’attache avec les personnages souvent un rien stéréotypés. Nous retrouvons d’ailleurs certains personnages, Dante est ici une silhouette et Lucarelli parvient aussi à continuer à explorer les conséquences de la bataille d’Adoua, la première défaite d’une troupe coloniale face à des autochtones. Je ne crois pas pourtant qu’il faille laisser entendre que Le temps des hyènes soit meilleur, plus abouti, que La huitième vibration. Plutôt une continuation par d’autres chemins. Deux lectures indispensables tant elles parviennent à une véritable vision de cette partie de l’Histoire italienne à mon sens, surtout vue de France, mal connue.

Dans Le temps des hyènes, nous échappons, un peu plus que dans La huitième vibration, au cliché tenace, vérifié sans doute, de l’érotisme colonial poisseux. Le réveil du désir sous le soleil africain. Les personnages de coloniaux en paraissent alors un peu plus sympathiques. Colaprico, le principal enquêteur, n’est ni une brute ni un ange. Même s’il est hawunà, à l’écoute de ses subordonnées indigènes, au fond il ne l’est comprend pas. Lucarelli d’ailleurs l’exprime comme l’une de ses obsessions : le morcellement, à l’époque, à la bascule de l’autre siècle, de l’Italie est à l’image de l’Afrique. Chacun des deux camps croit néanmoins à une exacte similitude. Ce souci de la langue, de sa prononciation, d’ailleurs un peu estompé et allège le récit. Collaprico, pas encore rattrapé par le cafard colonial n’est pourtant pas idiot et sait déléguer son incompréhension. Avec un vrai amusement communicatif, Lucarelli le transforme en un sorte de personnage du Cercle des douze de Paolo de Santis. Une même obsession pour Sherlock Holmes et pour sa logique imparable qui viendrait repousser nos incompréhensions.

Il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence. Formule fameuse du détective de Conan Doyle que Ogbà, le vrai détective au service de Colaprico, répète comme si cette évidence fallacieuse existait aussi en tigrani, une des langues de la colonie italienne.  N’insistons pas sur la partie policière de ce roman. Intéressant tout de fois de noter l’habilité avec laquelle Lucarelli parvient à la faire reposer sur une pure spéculation. Les colonies représenteraient des Eldorado, une possibilité de s’enrichir grâce à des spéculations boursières qui, à l’époque, déjà ne reposaient sur aucune évidence matérielle. Laissons au lecteur le plaisir de se laisser prendre à la résolution ambivalente de ses suicides à répétitions. À cette magie convoquée comme pour mieux se moquer de ce qui ressemble fort à un passage obligé. Comme d’ailleurs ces amours malheureux pour la femme d’un autre. Le temps des hyènes parvient, sans lourdeur, à rendre la noblesse de la population locale. La femme, la madame pour réprendre l’appellation des amours sur-place, d’un des suicidés, un t’liàn (un italien, notons au passage la bonne idée de ne pas traduire, même dans un glossaire en fin d’ouvrage, tous les termes avec lesquels le lecteur finit par se singulariser) donc le seul d’une réelle importance, est dessinée comme un personnage magnifique. Superbe intrigante pour assurer à sa fille la place qui lui serait due.

Soulignons seulement les soubassements rimbaldiens de toute cette histoire. Dans Vie prolongée d’Arthur Rimbaud, Thierry Beinstegel donnait une image assez exacte de l’errance abyssinne de ce poète aux semelles de vent. Lucarelli, avec cet humour que seule une compréhension profonde autorise, parvient à évoquer cette présence précisément par l’alchimie du verbe (inventer le lieu et la formule, fixer des vertiges, disait Arthur avec, qui sait, une réserve ironique). Ainsi, Le temps des hyènes (celui qui succède toujours à celui des rêveurs, Rimbaud évoquait plutôt celui des assassins) s’ouvre sur un dérèglement systématique de tous les sens. Un amari, un griot, découvre un suicidé. Il cherche le mot, au pied d’un sycomore, pour décrire cette étrange lumière. « Parfois, cela arrive, tout se mélange jusqu’à ce que les mots trouvent la bonne place. » La lumière devient une saveur, pour la décrire le garçon, selon une figure si souvent employée par Rimbaud, a recours au goût d’un piment. Très belle scène décrite sans insistance. On retrouve, pour laisser résonner cette découverte, Rimbaud dans le récit de ses malheureux trafics d’armes. Comment pouvait-il pressentir que les italiens seraient assez stupide pour le devancer et armer leur futur ennemi. Ce qui resterait de Rimbaud là-bas, superbe idée de Lucarelli, serait un mot, hérité de Baudelaire, explication de ces morts.


Un grand merci aux éditions Métaillié pour cet envoi.

Le temps des hyènes (trad Serge Quadruppani, 190 pages, 18 euros)

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