Les bûcherons Roy Jacobsen

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Roman d’un dépouillement allégorique, récit intelligent sur l’ambivalence des comportements en temps de guerre, discret hommage à l’héroïsme ordinaire et maladroit, Les bûcherons combine tout ceci. Roy Jacobsen sait nous plonger dans son conte, raconté par un idiot pour, justement, au-delà du bruit et de la fureur d’un épisode ici peu connu, signifier quelque chose. Un bref roman marquant par, une fois refermé, la persistance de son imaginaire.

Durant les premières pages de roman qui en contient à peine deux cents, j’avoue avoir ressenti une très légère déception. Voici l’autre face de l’épuisement de l’œuvre d’un auteur : le lecteur se soumet à l’automatisme de pensée de devoir décider d’un livre préféré entre tous. La découverte jouant ici un rôle primordial. Réaction sans doute légèrement idiote mais dont je ne suis pas parvenu à m’extraire. Il me revient encore des images de l’isolement insulaire si bien représenté par Jacobsen dans Les invisibles. Une vraie discrétion poétique, le charme tenace des saisons qui passent, sans nous.

Cette préférence idiote tient peut-être à mon tropisme insulaire. L’île, son milieu fermé et hostile devient l’incarnation même de l’espace clos dans lequel nous enferme un roman. Sur le papier, le titre paraît peu vendeur et le thème à peine moins attractif. Pourtant les récits de bucheroning, depuis au moins Et quelques fois j’ai comme une grande idée fonctionnent admirablement comme un révélateur.

Les bûcherons, comme d’ailleurs le roman de Ken Kesey dont l’entrée est ardue, prend son temps pour nous captiver, voire se singulariser. La simplicité de la prose peut d’abord paraître un artifice marchand : produire un roman vendeur par sa facilité à être lu. Brieveté des phrases, chapitres justes assez courts pour ne pas donner l’impression de tirer à la ligne, vocabulaire aussi transparent que l’évocation d’un contexte historique complexe (l’épisode décisif d’un Stalingrad finlandais durant la guerre entre la Russie et la Finlande ). Ayacucho fonctionne lui aussi en partie sur cet apprentissage d’un fait historique inédit. Continuons à apprendre par le roman.

Pour toutes ces raisons, choisir un narrateur transmué en faulknerien idiot m’a d’abord parût une convention usurpée. Timmo reste dans son village de Suomussalmi. Oisif, celui qui reste, observe, « la seule personne qui ne servait à rien » fait de son incompréhension une arme de description. Insensiblement, la naïveté apparente du propos emporte pourtant. Sous l’occupation russe, en marge du front, Timmo poursuit sa vie, décrit l’absence.

Dès lors, Les bûcherons me redevient un support de parole et m’offre l’intangible illusion d’avoir quelque chose à en dire. Façon de préciser un peu mes goûts qui, me semble-t-il, dans une trop grande profusion semblaient se disperser. Le cas des Bûcherons informe au moins ceci : ma préférence se porte sur le récit d’une simplicité trompeuse, des récits qui suggèrent autre chose que ce qu’ils racontent. Formule bien assez lâche, remarquons-le, pour englober à la fois Les envoûtés de Gombrowicz et En route pour Okshoskt d’Eleonore Frey mais aussi L’ancêtre de Saer. Avec une science de l’indécision, une capacité à se maintenir dans l’indécidable rappelant Scintillation de Jonh Burnside, Timmo reste toujours potentiellement un narrateur peu fiable. Son apparente traîtrise, sa collaboration avec l’ennemi est, sans doute, tout à la fois une ruse madré, une obstination idiote à laquelle la suite des événements donne pourtant raison comme à une angélique prophétie, sa façon de « sauver » des éclopés égarés dans la guerre est un héroïsme mâtiné de calculs égoïstes.

Tout ressemble à quelque chose, mais l’on n’arrive à cette conclusion que si l’on a trouvé une solution à ce qui se révèle être la répétition d’une chose à laquelle on a déjà penser.

Penser toujours à partir du connu. Parler des Bûcherons qui sait se suffire à lui-même s’autorise seulement quand je l’insère dans un jeu de références, ramène ce roman à des précédentes lectures. Ainsi, j’en parlais à propos de Comment j’ai trouvé un boulot de Jim Nisbett : le changement de point de vue au cours d’un récit me paraît le plus souvent une solution disgracieuse. Tout Les bûcherons est raconté sous le point de vue parcellaire, faussement trompeur par cette totale sincérité de Timmo nécessairement assimilée à de la duplicité. Notons aussi l’ombre du personnage de l’interprète. Une incarnation possiblement si littéraire joliment laissé dans l’ombre. Trahir, traduire. Une belle duplicité. L’ennemi n’est jamais celui que l’on croit. Jacobsen sait camper ses personnages, les saisir face à leur réaction face à l’inquiétude. Où d’autres, fussent-ils des ennemis on une place pour l’inquiétude dont jamais ils ne triomphent, l’interprète à « un trou minuscule rempli de vide », une absence du sentiment de camaraderie qui jamais ne lui manque.

Dans les derniers chapitres, Jacobsen choisit, sans coupure, de passer à une focalisation externe. Récit désormais à la troisième personne qui apporte un joli regard rétrospectif et sceptique sur l’ensemble du récit. Façon, peut-être pour Jacobsen d’intégrer, en dehors d’une préface déjà lue partout, ses distances avec la réalité historique, Timmo se confronte avec une historienne locale. Aucune trace de son héroïsme banal et inconscient.

Les invisibles parvenait déjà, sous une ombre sporadique de misérabilisme, à nous donner à voir la vie des gens ordinaires. Le roman comme voie d’accès interrogative au populaire. Les bûcherons parvient à nous rappeler à cette exigence : chacun doit être le héros de sa propre existence. Naïf n’est-ce pas ? Mais qu’avons-nous de mieux à proposer. La littérature s’intéresse en priorité aux paumés et aux dingues, aux laissés pour compte. Jacobsen dresse un portrait de ses éclopés magnifiques et sinistres. Toujours sans la moindre insistance, il laisse entendre l’horreur de la vie soviétique : survivre à la guerre s’est assuré d’être fusillé au retour au pays, son antisémitisme.  Le tout dans l’histoire d’une fuite improbable. Il faut découvrir ce roman d’une ambitieuse simplicité ne serait-ce que pour se laisser porter par ses péripéties dont il est inutile de parler ici.

 

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2 commentaires sur « Les bûcherons Roy Jacobsen »

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