Extrêmement fort et incroyablement près Jonathan Safran Foer

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En dépit d’audaces formelles et typographiques agaçantes sans doute d’avoir été trop imitées ensuite, Extrêmement fort et incroyablement près illustre une nouvelle fois la capacité du grand roman américain de s’emparer de l’histoire contemporaine. Mais Safran Soer ne nous livre ici pas uniquement le roman du Onze septembre mais davantage celui, plus universel, de l’espacement entre nos mots. Une très fine interrogation sur nos capacités à affronter la disparition.

Inutile de vous livrer ici un résumé de ce roman très connu et très largement commenté. Jonathan Safran Foer appartient incontestablement à une nouvelle génération d’auteurs américains susceptibles de renouveler le genre. Tout au long de cette lecture à laquelle j’ai très longuement résisté, je me suis demandé s’il ne fut pas un des premiers à introduire cette habitude d’insérer au roman des illustrations. Désormais une sorte d’automatisme paresseux. Il faudrait sans doute retracer plus précisément cette généalogie de l’apport photographique. Impossible de ne pas penser alors à Sebald. À sa hantise surtout de la disparition.

Aucune audace dans ce rapprochement. Plutôt une volonté de souligner à quel point l’ajout d’images se justifie quand elles ne servent pas seulement d’accompagnement, voire d’une reprise de ce que les mots parviennent à décrire. Safran Soer ne me semble pas toujours échapper à ce reproche. Dans tout son roman se devine une façon de faire le malin. Une fanfaronnade jamais désagréable en somme. Malheureusement aussi une volonté d’aérer son texte, d’insister un peu sur son statut de vérité trop avérée pour n’être pas trompeuse. Tout ça pour dire que je n’ai pas adhéré à ses reproductions, sur plusieurs pleines pages, d’essai de stylo sur des blocs, sur les messages du grand-père qui découpe de grands blancs voulus un peu trop significatifs.  Comme le palimpseste d’un écrit, deviné à la machine, qui finit par former une page noire. Les passages corrigés en rouge m’ont agacé par leur défaut de subtilité. Le même agacement que face à la reproduction systématique d’un accent. Pendant que nous en sommes dans l’agacement, plusieurs scènes de ce roman d’une lecture toujours plaisante (un peu trop serait une critique ridicule et pourtant…) fonctionnent un peu trop bien. On entend presque le sourire du romancier, ravi de ses trouvailles.

Deux exemples : Oskar, enfant agaçant et attachant, gamin surdoué, est comme les castors : ils dévorent les idées et les suppositions non pour se construire une maison mais pour en limer leurs dérangeantes longueurs. Notons pour atténuer l’impression défavorable qui se détache bien malgré moi est que cette situation apporte le charme essentiel de ce roman : ses déviations de la réalité. Pour créer un lien fastidieux avec mes précédentes lectures, avec l’unité factice de la quête du père, je pense ici au Frère allemand un roman dans lequel Chico Buarque parvenait à rendre le sel de la fiction : l’invention de ce qui aurait pu se passer. Oskar décrit ce qu’il aurait aimé faire, s’il n’avait pas été occupé à battre tambour pour ne pas battre la campagne ou lui-même. Avec une mécanique, à nouveau, presque trop bien huilé, Oskar joue un crâne hamletien, sur scène il incarne soudain la tentation de donner la parole aux morts. La littérature ne fait rien d’autre. Safran Soer sait nous rappeler cette évidence. Les dernières photos illustrent alors la possibilité de remonter le temps.  Rattraper une chute, effacer la mort, revenir à la très belle histoire du sixième district.

L’autre exemple d’un symbolisme un peu pesant, mais toujours diablement bien amené dans un récit qui fonctionne en tout instant, est la découverte de la sexualité par le grand-père d’Oskar. Impression tenace de me laisser aller à la mauvaise foi en racontant ceci si grossièrement. Pour la première fois, le grand-père fait l’amour avec la femme de sa future femme, derrière un rideau de livres, derrière l’annonce d’une guerre de l’humanité contre l’humanité. L’ombre de la seconde guerre mondiale plane à l’évidence sur ce roman de la disparition. Sans insistance, juste par le nom d’une ville : Dresde.

Il n’y a rien de mal à ne pas se comprendre soi-même.

Parce qu’en dépit de mes réticences, peut-être un peu trop crûment exprimées (selon le principe qu’il est plus facile de se moquer que d’entériner la magie subtile d’un récit qui vous happe), Extrêmement fort et incroyablement près est un roman au succès mérité. Une lecture intelligente et plaisante. Difficile de résister à l’émotion dont regorge ce roman surtout quand il a, tout le temps ou presque, le bon goût de le cacher derrière de l’humour. Pour tous les protagonistes de ce roman, la tristesse apparaît dans sa dissimulation. Safran Soer parvient alors à rendre le poids exact des attentats du World Trade Center. Sans doute en les plaçant dans une géographie intime de New-York.

Dans un symbolisme pas si léger, Oskar chercher la serrure qui ouvrira une compréhension de la mort de son père, qui refermera, à double tour, son deuil. Sans doute est-ce d’ailleurs là la grande réussite d’Extrêmement fort et incroyablement près : une vraie empathie pour le ridicule touchant de cette quête d’un enfant de neuf ans. Par une très fine compréhension de son langage (se fendre la pêche…) et de tout ce qu’il ne comprend pas, nous marchons sur les pas d’Oskar et ses aventures picaresques donnent une image de l’irréelle grandeur des habitants de New-York. L’une habite dans un mausolée à son mari, l’autre dans le plus grand gratte-ciel avant la construction des Twins Towers, l’un centenaire incarne la mémoire du siècle…

L’autre point touchant (même s’il ne faut sans doute pas trop s’attarder sur sa symbolique) tient au matériau romanesque lui-même. Tout le roman repose sur des discours sans destinataires, des lettres non-envoyées, des récits de sentiments qui s’espacent sans finir par se dissiper. Dès lors, Extrêmement fort et incroyablement près baigne dans une irréalité captivante. La relation entre le grand-père (sculpteur devenu aphone et dont le dernier mot sera moi) et la grand-mère (survivante coupable et femme de substitution) se teinte d’une étrange beauté. Ces deux tacites grands blessés dessinent dans leur espace de vie des lieux de rien ou de quelque chose. On ne quitte décidément pas Hamlet. Même si, en théorie, la résolution du roman paraît appuyé (le cénotaphe du fils devient le lieu où le père enterre les lettres qu’il n’a su lui adresser pour expliquer sa fuite face à sa crainte de le voir vivre, le lieu d’un lien possible avec son petit-fils) l’intrigue reste sautillante et souriante.

 

 

 

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3 commentaires sur « Extrêmement fort et incroyablement près Jonathan Safran Foer »

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