La danse sacrale Alejo Carpentier

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Fresque dansante sur un siècle d’exodes, ballet amoureux de l’engagement artistique au XXième siècle, La danse sacrale transporte le lecteur de la Révolution de 17 à celle castriste. Au-delà de l’aspect historique, parfois contestable, Carpentier livre une œuvre profonde et lumineuse sur notre rapport aux territoires temporels.

S’il fallait à tout prix commencer par une réticence, évoquons la savante manière dont Alejo Carpentier passe presque entièrement sous silence les manipulations soviétiques dans l’ensemble des convulsions décrites dans ce roman. Sans rien connaître de l’œuvre de Carpentier, hormis un souvenir incroyablement confus d’une lecture du Siècle des lumières emplie d’une compréhension relative, on devine que La danse sacrale, son ultime roman, est une façon de magnifier son expérience personnelle. Comme Enrique, Carpentier s’engage dans la guerre d’Espagne, repart à Cuba à l’annonce de la guerre et soutient, de Caracas, la révolution castriste naissante. Son roman décrit l’ensemble sans un instant sombrer dans la reconstitution. Pourtant, pour revenir à ma réticence, il m’a été parfois difficile d’adhérer totalement à ce propos magistral, à cette leçon d’histoire dont les événements sont connus.

Le roman date de 1978. Aujourd’hui, il semble difficile d’affirmer que la guerre d’Espagne fut perdue à cause des anarchistes ou des trotskistes.  Pour revenir à une de mes obsessions, il faut lire Ton visage, demain de Javier Marias pour comprendre que cette vision se révèle un rien trop unilatérale. Pour moi, une sorte d’équivalence dans l’image d’Épinal, avec celle, circulant dans les milieux des « trottes-couvents » du viol de bonnes sœurs. Mais Alejo Carpentier est un grand romancier. À ce titre, il sait faire mettre en dialogue ses convictions. Sa vision de l’histoire, très marquée par le marxisme (et sans doute faudrait-il sérieusement se demander en quoi cela est rédhibitoire) est toujours contrebalancée.

Prenons-en un seul exemple pour bien faire comprendre à quel point La danse sacrale est un roman d’idées non une œuvre à thèse. Carpentier ne s’en cache pas, il accorde toute sa sympathie au soulèvement cubain. Parfois sa description de la dictature de Batista se révèle un rien trop théorique, très légèrement désincarnée. Vision néanmoins claire de l’époque submergée par la publicité, les Casinos et le triomphe d’une petite-bourgeoisie mesquine et aveugle. Celle, sans doute, profiteuse et accapareuse encore à la manœuvre. « Sous les tropiques l’emporium du hasard, de la tricherie et de la fraude. »

Carpentier fut ambassadeur de France à Cuba. Même s’il est un peu absurde de le lui reprocher, il n’insiste que peu sur les dérives prévisibles du régime castriste.  Sur le sujet, il faut mieux lire Diego Arenas et sa nette compréhension de la répression, notamment du vice bourgeois de l’homosexualité. Notons cependant l’emploi de la belle expression « sexualité épicène ». Épicée, elle désigne celle qui ne varie pas en genre… Grand esprit, Carpentier sait cependant annoncé ce doute dans l’ambivalence d’un de ses personnages. José Antonio, peintre raté, deviendra publicitaire avant d’être la voix de son maître, propagandiste à la radio. Le renégat s’arrange pour faire croire que, hormis lui et ses intransigeances à venir « presque personne, dans ce pays, ne réunissait les conditions de rectitude et de pureté politiques et morales dignes de l’heure présente.»

Un personnage auquel on croit. Même s’il incarne surtout une idée, un espoir bien plus qu’une élévation. Teresa, la cousine incestueuse, d’Enrique joue aussi ce jeu de contre-poids. Une grande partie de La danse sacrale portraiture la mondanité. À la fois son horreur, ses soirées où l’on n’en finit pas de ne rien dire mais aussi, comme Teresa, l’attachement auquel semble être soumis le romancier lui-même. En regard, pour ainsi dire, de l’idéal marxiste qu’il serait de bon ton de croire obsolète, Carpentier place celui dans l’Art. La partie historique la plus réussie, sans doute parce que la plus sensible, me paraît celle parisienne. La danse sacrale parvient presque à chaque page à nous communiquer l’exaltation des avants-gardes qui ont convulsés ce siècle d’horreur mais aussi, ne l’oublions pas au risque de pontifier, de grandeurs. Dans l’ambivalence bien sûr. L’évocation du surréalisme, de Breton notamment, est d’une justesse dont je me sens apte à témoigner. Le moindre éloignement en souligne certes l’aspect dérisoire, souligne sans doute qu’il s’agit d’une forme un rien plus élaborée de mondanité, mais La danse sacrale a le génie de nous en rappeler l’instinctive nécessité. La vraie question demeure de savoir « Où était la vérité plastique de l’époque ».

J’étais l’homme debout sur le trottoir qui assiste à un défilé triomphal, honteux à la pensée qu’il aurait pu être l’un de ceux qui avancent au milieu des applaudissements au lieu d’être l’un de ceux qui applaudissent.

À mon sens en cela très marquée par l’époque du surréalisme, Enrique reste l’homme qui veut sortir de sa peau faute de savoir l’habiter. Un témoin imparfait et nécessairement ambivalent d’une histoire à laquelle pourtant il prend part. Carpentier montre avec une indéniable finesse que l’engagement procède sans doute en partie d’une compensation. Enrique s’engage un peu par hasard, reste très longtemps un vétéran de sa guerre. Architecte, il se croit contraint de construire pour le goût du public, la révolution à Cuba lui ôte son métier. Impossible de ne pas penser à la similitude avec un romancier.

Un personnage dès lors attachant surtout dans les prétendus temps mort de l’Histoire. Hormis ses très belles réflexions sur Cuba, sur sa créolisation et sur son appartenance à l’Amérique du Sud, au regard très particulier sur les événements politiques portés par ce décentrement qui rappelle un peu (« pour la raison qu’entres joueurs de maracas nous nous entendions tous. ») Avant que les ombres s’effacent, Enrique emporte le lecteur par ses sensations lumineuses. Lui qui pense et repense le monde « en valeur de ciel. » Revenir chez soi serait retrouver une lumière, une cuisine.

Tout a été regardé à une époque qui me paraît terriblement lointaine par un homme que j’ai été et que désormais je ne voudrais plus être.

Tout ceci pour en venir au véritable contre-point du récit. La danse sacrale est surtout le récit d’une danseuse, d’une chorégraphie créole de Stravinski qui n’aura jamais lieu. Vera, celle qui deviendra la compagne d’Enrique, est une russe blanche, indifférente à toutes formes de politique, qui partage la narration. Des souvenirs toujours si incroyablement précis qu’ils deviennent palpables. Au point, dans un pastiche proustien,  de permettre d’accéder à un temps Réversible, celui, entre autres, « du désordre des corps à corps insatiables. » Mais aussi, puisque toute littérature est russe comme l’affirmait Le collectionneur d’herbe, celui de l’attente et de l’espoir (un même verbe en espagnol) dont le roman russe serait pétri. Se plonger dans la très belle densité de La danse sacrale ressuscite cet espoir. Grandeur du roman.


Merci aux éditions Gallimard pour cet envoi.

La danse sacrale (trad René L-F Durand 783p, 16 euros 90)

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