Valse hésitation Angela Huth

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Dans ce roman, initialement paru en 1970, plane une délicatesse dans l’évocation d’instantanées de situations de pertes ou d’abandon. Dans une prose discrète, sans commentaire mais avec précision, Angela Huth laisse entendre la mélancolique extériorité où la valse, à trois temps, des amours confine Clare, l’héroïne de ce beau roman au charme ténu et tenace.

La présentation de l’éditeur se révèle trompeuse. D’abord, dans un délicieux décalage, Quai Voltaire a choisi de ne pas indiquer clairement que Valse hésitation est la traduction d’un roman daté de 1970. S’aventurer dans la lecture sans le savoir donne une précision étrange aux détails si finement capté par Angela Huth. Le chintz, les manteaux d’ondatra ou une machine à écrire électrique me semble des punctum (pour parler comme Barthes) qu’une reconstitution soigneuse aurait rendu consciencieuse. Penser Valse Hésitation contemporain permet alors de souligner l’inchangé des époques plutôt qu’un accrochage aux marqueurs d’époques. À le savoir, on devine une sorte d’insouciance dans les rapports sociaux, une prétendue liberté dans les jeux de la sexualité. Désinvolture forcée et cruelle, habilité d’une mondanité uniformément horrible. On pense, parfois mais toujours avec la légèreté de l’ellipse, à Couples de John Updike.

L’autre aspect trompeur de la présentation est, à mon sens, plus gênant. Son résumé du livre induit en erreur. Il laisse en effet entendre que Valse hésitation encerclerait le lecteur dans des hésitations amoureuses, voire de l’oscillation adultérine. Mieux vaudrait avoir un amant quand on est jeune qu’une névrose quand on est vieille selon le redoutable personnage de Mrs Fox. Clare, sans suspens, aura les deux. Mais, heureusement, Valse hésitation ne se réduit pas à cette période de « pause » que Clare impose à son velléitaire et tyrannique mari.  Le titre anglais donne une image sans doute plus précise, probablement plus déprimante aussi, du cœur du roman : Nowhere girl.

Mon ventre me faisait mal comme si on l’avait évidé. Je sentais la forme d’un trou creusé dans mes entrailles. J’attendais que le trou se résorbe, que la cavité se referme, et la douleur résonnait, lancinante, dans ma tête, telle une mélopée.

Évitons l’énoncé de toutes les plates métaphores amoureuses. Angela Huth a l’intelligence, le sens de la coupure et du montage, de ne jamais y sombrer. Clare, femme de nulle part, subit trois fausses couches. Huth jamais ne s’aventure à former cette répétition comme explication psychologique. Reste la nudité houleuse du sentiment, la musique de ses associations d’images par lesquels nous essayons tous, de comprendre ce qui nous arrive.

Le vrai intérêt de ce roman me semble, comme dans une chanson de Brel, dans cette valse à trois temps. Des correspondances secrètes, à peine esquissées pour en préserver la latence, structurent le texte. Clare se présente à l’enterrement de son premier mari, elle rencontre ensuite Mrs Fox (l’un des personnages les plus forts de ce récit ne serait-ce que dans sa passion – autre forme d’un vide déjà contemporain – du bruit et de l’agitation) qui lui parle de l’enterrement de son mari avant que Clare, en fanfare, ne doive, in fine, préparer l’enterrement de cette vieille dame qui sert de faire-valoir dans la relation difficile avec Joshua, le troisième homme que Clare essayera d’aimer. Angela Huth entremêle ses échos avec une vraie discrétion. La souffrance de ses personnages est toujours suggérée, jamais montrée comme insurmontable et persiste en cela dans sa fragilité émouvante. Ainsi, Joshua est lui aussi obstinément extérieur à lui-même, en perpétuel demande d’une tierce personne, d’un spectateur pour se savoir exister.

Valse hésitation se pare alors des atours d’une histoire simple où, comme on dit, la condition de la femme apparaît clairement dans ce désamour et sa sexualité imposée. Clare fera l’épreuve de trois formes d’égoïsme masculin. Mention spécial pour la description des travers de Jonathan, le second mari, à l’affection enfermante, à l’attention dominatrice. En connaissance de cause peut-être, Angela Huth propose, sans avoir à la dire, cette interprétation : au fond, la manière dont Jonathan impose ses goûts (le chintz sus-mentionné) et déborde d’affection (sa si crédible planification sexuelle) tient, qui sait, à une impuissance créatrice. Dramaturge sans œuvre montée, il se complaît dans les représentations de l’artiste, se confine dans le désordre orchestré de son bureau. Parallélisme tentant, mais jamais tracé, avec la situation de Clare. Toute l’habilité de Valse hésitation tient à la façon dont cette description des exaspérantes habitudes intervient comme la continuité de l’attachement de Clare pour la sécurité incarnée par son détestable mari. Sans rien dire du dénouement, notons que l’amertume de son ironie du sort renforce la joliesse de la tonalité mélancolique de ce roman.


Merci aux éditions de La Table ronde pour cet envoi.

Valse hésitation (trad Anouk Neuhoff, 229 pages, 21 euros)

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