Bison Patrick Grainville

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Roman de visions. Dans une prose sonore et sensitive, Bison saisit le mythe indien au moment de sa dissolution. Par sa description de l’ethnologue contemplatif que fut Georges Catlin, Patrick Grainville peint la vie des Sioux, leurs croyances, leurs chasses et leurs guerres. Bison se révèle surtout une méditation hantée par les pouvoirs de reproduction de la peinture.

Les mythes américains ont une certaine tendance à ne point me toucher. Spontanément, une histoire d’indien risque fort de susciter un enthousiasme poliment limité. Avouons, pour revenir aux Indiens originaires, avoir été davantage captivé par leur description spéculative dans L’ancêtre. Voilà qui explique, sans doute, un soupçon de lassitude face à la description de la vie dans un village indien. Luttes amoureuses et enjeux de pouvoir ne m’ont pas tout à fait porter. Sujet rebattu peut-être. Parasité sans doute surtout par un imaginaire cinématographique. L’occasion de placer ici une vive réminiscence de ma lecture du Fils de Philip Meyer, sa capacité à entremêler les différents mythes fondateurs en y ajoutant celui du pétrole.

Mais Grainville emprunte un piste moins romanesque. S’il fallait absolument comprendre ce livre singulier par une inscription dans un jeu de référence, s’il fallait mettre en scène sa dérisoire culture, Bison s’inscrirait en écho à L’Afrique fantôme de Leiris. Chacun ses fixations. Grainville signe un livre contemporain, conscient de son époque. Les tropiques sont tristes, l’ethnologie une avarde thésaurisation, de la rapine jalouse. Caitlin, peintre en immersion, accumule les objets avec un facile fétichisme. L’auteur lui prête l’anachronique, mais peut-être véridique, conscience de les priver ainsi de la valeur d’usage de l’impossible en les démonétisant de leurs investissements rituels et magiques.

L’ethnologie comme science de l’usurpation ; l’attrait du primitif comme révélateur d’une crise de l’esprit. Là encore, avec une hauteur mal venue, on pourrait prétendre savoir tout ceci. Notons néanmoins l’enseignement curieux de l’hermaphrodisme fantasmé des hommes-médecines, d’une ambiguïté sexuelle parfaitement accepter. Oiseaux deux-couleurs, chaman trop intelligent pour ne pas en partie déguiser – forme accomplie de la préservation – sa magie, est un personnage fascinant. Au centre de la communauté mais toujours légèrement relégué, craint pour entretenir sa magie.

Grainville nous peint, pour revenir à Leiris, une ethnologie passionnée, en quête d’un mythe vécu. Sans céder au mythe rousseauiste du « bon sauvage », Catlin connaît l’enchantement sioux. Plongée dans une société tolérante et accueillante rendue peut-être un peu trop consciente de sa proche destruction. Alcool, variole, commerce et christianisme. Et bien sûr les bisons. Tuerie de masse, sortir d’une économie vivrière. Imiter le blanc et son défi d’une puissance chasseresse. Tout ceci suffit sans doute à faire un bon roman mais la grandeur de la prose de Grainville tient à sa coloration.

S’ouvre un abîme d’angoisse et de joie, de vie, un désir de mort, un vertige infini. L’inhumaine nature le foudroie… Là-bas, là-bas, monte partout le vert de la folie dans l’outrance bleue.

Surtout quand il décrit des immersions baudelairiennes, des splénétiques antagonismes sensuels, l’écriture de Bison atteint des sommets de sauvagerie. Un jeu parfait et poétique sur le son et son rythme. Pour ne pas citer de trop nombreux passage où les phrases de Grainville suspendent la lecture par leur cisellement donnons seulement deux exemples d’explosives euphonies  : « le transformer en tumescente toupie » et le dindon Audubon pour un portrait à charge de ce naturaliste raciste.

Ce n’était pas tant une royauté fondée sur la domination qu’une immersion passionnée dans le paysage.

Catlin, peintre qui fascina Baudelaire, est d’abord hanté par la couleur. Non les verts paradis enfantins mais le verdoiement intact des collines, ceux où le peintre parvient à se dissoudre, à se confondre dans un mouvement dont Baudelaire reconnaîtra l’inspiration. On sent la passion de Grainville pour la peinture, on ressent son habilité à nous transmettre des visions. Là-bas, la peinture figurative redevient une magie. Redonner vie par un portrait dont les yeux nous dévisagent et nous poursuivent. Les toiles de Catlin deviennent l’objet d’un commerce, d’une prostitution sans doute même pour causer comme Baudelaire. Une crainte aussi d’y survivre. Un questionnement aussi : « Pourquoi tant de joie jaillissait d’un reflet ? Pourquoi l’homme se reconnaissait, se mirait dans cette facette peinte  ?» Patrick Grainville a le bon goût de ne pas trop insister. Catlin finira par peindre une de ses visions pour palier la reconstitution de ces toiles sur le vif. Une très belle scène de peinture d’un auto-portrait de mémoire comme forme achevée de magie.

Cette figuration artistique permet alors de saisir ce qui est déjà perdu. Sourde mélancolie de ce livre. Grainville sait s’y livrer à une reconstitution trop tard. On pense souvent, en moins elliptique et en plus incarné (la chaleur de la plume de l’auteur sait rendre l’émerveillement sexuel) à Tristesse de la terre d’Éric Vuillard. Mais Bison n’est en aucun cas une peinture figurative, une pâle reproduction de la liberté. Hormis ses incursions dans le futur, le roman livre des impressions et sait qu’elles sont toujours imaginaires. Une fluide absence alors de pesantes reconstitutions historiques. Un musée moins mort, qui sait, que celui que Catlin voulait créer. Un auteur à découvrir (désolé pour la formule convenue et d’admettre sans crainte être jusqu’alors passé à côté de cette œuvre) pour le moins.

 

 

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4 commentaires sur « Bison Patrick Grainville »

    1. Moderne ? Ironique ambition. Pas la prétention de tout connaître : voici ma première rencontre avec Grainville. J’ai toujours détesté la prétention de laisser croire que l’on connaît toute l’œuvre de l’auteur après un coup d’œil à la liste de ses précédents livres. Faut bien commencer quelque part, non ?
      Bonne journée en tout cas.

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