L’ancêtre Juan José Saer

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Roman d’exception que ce voyage spéculatif dans les lieux premiers, chez une tribu plus nominaliste que primitive. À travers ce faux récit d’une séquestration d’un conquistador, L’ancêtre transporte et transmue une réflexion sur l’incertitude de l’humain, les variations de la vérité, de la mémoire et du récit. Juan José Saer, immense écrivain d’une intelligence trop redoutable pour n’être pas ironique, nous embarque dans sa prose piégeuse.

Après l’ethnographie contemplative de Bison de Grainville se plonger dans celle hallucinée, débridée et toujours constamment extérieur à une réalité jamais aussi attestée qu’on ne le croit, se révèle un véritable plaisir. Toujours eut une sympathie pour les récits à double fond, parvenant à nous laisser dériver vers autre chose. Grainville s’interrogeait sur le mythe du bon sauvage, Saer le répudie une fois pour toute. Sa langue, rendue transparente par une traduction qui semble se l’approprier, parvient à donner une véritable consistance à la part presque ethnographique du récit.  Un jeune mousse par aux Indes. Son équipage se fait dévorer par une tribu plus obséquieuse qu’étrange. Le roman gomme toute référence temporelle, toute situation géographique. Ses descriptions sont pourtant d’une précision cauchemardesque. Sans doute parce qu’elles visent à dépeindre uniquement des flottements, de glissements, l’incertitude. Roman d’exception que ce voyage spéculatif dans les lieux premiers, chez une tribu plus nominaliste que primitive. À travers ce faux récit d’une séquestration d’un conquistador, L’ancêtre transporte et transmue une réflexion sur l’incertitude de l’humain, les variations de la vérité, de la mémoire et du récit.

L’inconnu est une abstraction ; le connu, un désert ; mais le connu à demi, l’entr’aperçu, est le lieu parfait où faire onduler désir et hallucination.

Tel est le lieu où se déploiera l’ensemble de ce roman toujours captivant, en permanence surprenant surtout par sa perpétuelle capacité à désarmer ce que l’on pourra en dire. Tentons tout de même de parler de cet indispensable (et reconnu comme tel) roman. En précisant que Saer sait ne jamais virer à l’abstraction désincarner. Certes, on le sent à toutes pages, L’ancêtre demeure avant tout l’aventure d’une écriture. Toute sa valeur tient alors de ne se reposer sur aucune conception arrêter, d’en faire, pour ainsi dire, à tout instant l’épreuve. L’infiabilité du narrateur semble avoir été inventé pour décrire l’incertitude narrative dans laquelle Saer nous happe.

Là encore, merveille de précision dans l’enchaînement de ses scènes où se devinent ce qui n’est jamais pétition de principe. Perpétuel commentaire certes du récit. Mais il devient la seule façon de faire progresser une narration qui d’emblée ne repose que sur elle-même. L’ancêtre éponyme interroge les souvenirs dont il veut rendre compte. L’auteur sait que seuls ceux basés sur une situation connue fonctionneront. Il faut, sans doute (l’incertitude est de rigueur) comprendre chaque scène sous ce regard. Un Indien tient absolument à rester dans ses souvenirs par l’inoubliable blague d’avoir, à leur première rencontre, fait semblant de le manger. Nos réalités attestées adviennent ainsi. Ben Marcus dont le récit L’alphabet des flammes fonctionnait sur le même ressort d’un roman sapant les assises du langage, en soulignait, lui, l’horreur. Les commémorations familiales, souvenirs de faits minables prétendument marquants, reposent sur cette même croyance : il faut imposer à autrui un souvenir simple et unilatéral.

Tout le monde connu reposait sur nos souvenirs. Nous en étions les seuls garants dans ce milieu lisse et uniforme de couleur bleue.

L’ancêtre semble s’amuser à fonctionner ainsi. Saer semble s’emparer de chacun des passages obligés et contraindre le lecteur à s’y laisser prendre. Avec une indéniable réussite. La traversée maritime devient une initiale épreuve de déréliction. Un mot trop fort pour décrire la permanence de cette angoisse, de son attente dont Saer déjoue la composante religieuse : « chercher à tout prix à actualiser les représentations de l’espoir »  dans des endroits où les cieux sont vides et illimités et où il n’ait jamais certain d’avoir compris « le sens exact de cet espoir. ». Il y apporte d’ailleurs une sorte de panique charnelle où se devine, je crois, une de ses façons de déjouer les attentes du lecteur. La sexualité restant un des pivots les plus évidents du récit. Dans L’ancêtre elle est toujours une confusion des genres. En aucun cas une affirmation identitaire. Les femmes, en mer, manquent. Le mousse s’y substitue : le commerce humain dans sa nudité. (La vision sociale de Saer est d’un pessimisme réjouissant : nous n’y échangeons qu’une forme acceptable de réalité soumise, a minima, à ce qu’autrui  pourra en accepter. ) Annonce bien sûr de la dépense des cérémonies de cannibalismes et de débordements sexuels indifférenciés, autant d’auto-dévoration atavique pour rejoindre la confusion primale.

les sentiments du capitaine, en ce moment d’imminence, venaient de ce qu’il s’apercevait de l’erreur d’appréciation qu’il n’avait jamais cessé de commettre tout au long de sa vie à propos de sa condition même.

Attardons-nous un instant sur l’aspect océanique de ce roman. Avant la capture, nous sommes parfaitement prisonnier d’un récit d’aventure. Certes où tous les personnages sont, à l’image de ce capitaine, comme absent d’eux-mêmes. Ce si peu fiable narrateur, au point de n’avoir point de nom, tentera de s’inventer une identité. Autre passage obligé du récit ce sera par l’invention d’un mimétisme avec une figure paternelle. Après celle du capitaine ce sera celle d’un prêtre qui le recueille et qui, le premier, ne craint pas sa contagion. Le roman n’élude alors pas toute trace d’émotion. L’inquiétude qui sous-tend L’ancêtre demeure celle de la perte. Une manière d’attachement à sa prison. Au seuil de sa disparition, le mousse devenu vieux revient sans cesse au cachot de ses souvenirs, leur inventent des variations de sens pour qu’ils ne disparaissent pas avec lui. Vain et magnifique espoir.

Ces souvenirs sont, pour chacun, comme un cachot où il est enfermé de la naissance à la mort. Chaque homme meurt de les posséder de façon unique parce que, justement, ce qui meurt, ce qui est passager et ne renaît pas en d’autres personnes, ce qui, dans les foules, est destiné à mourir, ce sont ces souvenirs uniques qui nourrissent l’illusion d’un remémorant commun que la mort finira par effacer.

Pour ne pas alourdir cette note de lecture, soulignons seulement que le lecteur devine assez vite la raison de la présence de ce captif et le motif de l’amitié qui lui est prodigué.

Ils attendaient de moi que je pusse dédoubler, ainsi que l’eau, l’image qu’ils donnaient d’eux-mêmes, répéter leurs gestes et leurs paroles, les représenter en leur absence et que je fusse capable, quand ils me rendraient à mes semblables, de faire comme l’espion ou l’éclaireur qui, après avoir été témoin de choses que la tribu n’a pu voir, revient sur ses pas pour raconter toutes choses en détail à tous.

Tout le génie de Saer est de souligner que ce rôle, image devenue presque trop attendue de la littérature, tient en un seul et même mot. Les sauvages souvent détestables ont un seul mot pour définir le rôle réserver à l’étranger. Admirable surtout parce que cette langue où chaque mot ne distingue pas une réalité unique véhicule une conception très singulière de l’homme. Être pour les indiens se dit paraître mais avec une réserve de soupçon et de défiance. Tels sont, ou paraissent, les personnages de L’ancêtre.

Il faut néanmoins dire un dernier monde sur la conception philosophique complexe que construit le narrateur sur l’extériorité de cette peuplade dont il témoigne. Leur sporadique, et destructrice, pulsion cannibale serait une façon de se prouver une extériorité d’une réalité dont il serait les seuls à attester. Une monade où chaque geste reproduit l’ordre du monde. Tout ceci laisse rêveur comme devant une réserve de sens que doit susciter toute grande œuvre.

 

 

 

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2 commentaires sur « L’ancêtre Juan José Saer »

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