Un astronaute en bohême Jaroslav Kalfar

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Une incursion dans l’espace des souvenirs, une exploration en apesanteur de l’histoire récente tchèque, voilà ce que nous propose Un astronaute en bohême. Par sa très fine construction, Jaroslav Kalfar échappe à la science-fiction convenue d’une exploration spatiale pour ce qui constitue encore un être quand il est livré à lui-même. Un solide roman d’aventure dont les spéculations n’entache ni la fantaisie ni le rythme.

Les seuls voyages intéressant sont ceux imaginaires. Tel me semble le propos de ce premier roman de Jaroslav Kalfar. Avec une vraie virtuosité, il parvient à en inventer de nombreux revirements dans de très nombreuses scènes. Avec, certes, un rien de crânerie sous la plume. Pas pour rien que Jonathan Safran Foer soit placé dans la liste des remerciements. Simultanément, cette virtuosité sert aussi une confiance dans le roman comme vecteur d’un message compliqué exprimer le plus simplement et le plus concrètement possible. Serait-ce une façon de se rappeler que le roman a tout à gagné à ne pas perdre de vue sa visée populaire. Grand-public, comme on dit, précisément dans son ambition.

Jakub Procházka est envoyé, dans des circonstances trop favorables pour ne pas tenir à un destin savamment révélé, dans l’espace. À la poursuite d’une pourpre poussière comme si la nuit seule était le révélateur de nos angoisses à la lettre cosmique. Une hypothèse d’ailleurs peu explorée par l’admirable Avancée de la nuit exactement contemporain. Un astronaute en bohême contient une large part de science-fiction. Un des rares genre littéraire que je renâcle à lire. Souvent, sans doute par a priori, à cause de transpositions transparentes et accusatrices. Mais Kalfar sait donner une vraie fantaisie à cette exploration spatiale. Aucune explication trop technique et ce par une langue très sûre. Peut-être un peu parfois platement descriptive. Nous reviendrons sur ce soupçon de vulgarité contemporaine.

L’essentiel est ailleurs. L’occasion de demander un peu d’aide à mes lecteurs. Un astronaute en bohême repose sur cette idée, souvent croisée mais dont je ne parviens plus à identifier la source. Si vous avez des idées. L’imagination n’existerait pas. Les souvenirs seuls imposeraient leur recomposition. Une idée à laquelle je suis assez attachée et indéniablement un très fertile point de départ pour un roman. Seul dans sa navette spatiale, Jakub se souvient. Le roman laisse, avec une science très sûre des interruptions et du détail (la chaussure en fer, les cendres du grand-père époumonés dispersées dans cette poussière possiblement apocalyptique), défiler toute l’histoire contemporaine tchèque.

Les hommes qui ne sont pas dans les livres ont la vie plus facile.

Au départ, j’avoue m’être un rien méfié de cette trop grande incarnation de l’histoire par un personnage. Jakub est un enfant de la révolution, il deviendra un fantôme de la reconstruction. Pour ne pas trop en dire sur l’intrigue de ce roman, parlons au moins du joli portrait du père du protagoniste, tortionnaire communiste qui plongera sa famille, après 1989, face à une mémoire difficile à concilier. De très haut, Jakub parvient à détailler ses souvenirs. Kalfar leur donne une teneur parfaite. Surtout pour l’enfance. Tuer le cochon, l’odeur de l’ivresse du grand-père, les cicatrices d’une haine entretenue, l’apparition d’une némesis qui animera le roman. Les souvenirs adultes, les rémémorations d’une histoire d’amour qui ne survivra pas à la séparation, me semblent un peu empreint de ce sceau de vulgarité, voire de cette résignation où s’enferme souvent une vue symptomatique du contemporain.

Mais Kalfar sait toujours rattraper ses visions trop définitives en les localisant. Les espaces intersidéraux n’ancrent que peu de réalité. Elle se saisit par contraste. Prague devient alors l’incarnation de cette acceptation tacite d’un capitalisme effréné. Attrait pour le porno, les bières et tourisme de masse. Sans cynisme le mouvement historique est sans doute, là-bas (?), aussi cela. Sans vouloir trop m’avancer, cette détestation nationale comme seule façon de portraiturer le caractère de son pays se double souvent d’une vision assez romantique, masculine souvent de l’amour. L’amour fou derrière le cynisme.

Pour vous, une progéniture est un choix, mais le plaisir de cette liberté est nié par le chantage de l’amour. Si vous aimez un partenaire, vous avez envie de vous reproduire. Une fois que vous recevez une progéniture humaine, vous êtes lié par l’amour pour subvenir à ses besoins. Ces attachements vont à l’encontre du concept de choix tels que définis par l’Humainerie, cependant la planète Terre est remplie de ces obligations. Elles vous définissent.

Un reproche qu’Un astronaute en bohême transmue en dispositif narratif malin. Jakub s’invente des interlocuteurs, croit combler l’absence en soumettant sa femme à une surveillance et en apprendra ainsi un peu trop sur lui-même. Sa femme ne partage pas tout à fait cette conception de l’amour fou, son hantise de la procréation, masculine pour une fois. Kalfar reprend les questions existentielles de tout voyages : est-ce vraiment le même qui revient, l’autre a t-il le devoir de demeurer inchangé ? Curieusement, ce cas pratique me paraît exploré plus concrètement les questions posées par L’odyssée que ne le faisait Mendelshon. En appuyant sans doute un peu trop sur la surveillance contemporaine. Pourtant une façon de rester au cœur de son sujet : la construction sociale de son héros. J’aime l’idée que le roman ne renonce pas à en construire pour demain. Bien sûr par une interrogation sur la paternité.

Un dernier mot sur l’aspect de science-fiction qui a su me porter par son exploration avant tout mental. Jakub s’invente une compagnie. Elle sera représentative de ses complexes, de notre incapacité donc à nous extraire de notre mémoire. La grande réussite de Un astronaute en bohême est de ne jamais s’éloigner de l’hypothèse que tout ceci soit du à l’imagination du narrateur. Peut-être même à une vision violette sur une toile peinte par sa femme quand elle le quitte.

 

 

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