Glissements Philippe Jaffeux

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Le langage serait un glissement pluriel. Philippe Jaffeux par d’infinis jeux typographiques nous en donne, littéralement, à voir les vides interstitiels. Avec de jolies trouvailles, des sentences qui font écho, la poésie de Jaffeux dessine une démarche compréhensible, ludique de par sa gravité à peine esquissée, mais qui peine à susciter enthousiasme et euphorie.

Absence et poésie. Pour bien saisir le sens de cette note de lecture, précisons que l’auteur a eu la gentillesse de m’adresser plusieurs de ses recueils de poésies. Sans doute ne me serais-je pas arrêté sur son œuvre sinon. Principalement car je me sens parfaitement inapte à parler de poésie. J’espère donc que Philippe Jaffeux me pardonnera mes nombreuses défaillances dans cette note difficile à produire. Ne nous réfugions cependant pas dans une impuissance critique. Ravi au fond de faire l’expérience d’une poésie contemporaine. Précisément parce que je n’ai aucune idée de ce que l’on doit entendre et attendre derrière un tel terme.

Doit-on encore parler de volonté, voire de possibilité, de novations formelles ? En ce sens, Glissements dévisserait. Pardon. Je ne crois pas que la variation des espaces, les calligrammes, les reprises de lettres pour former un poème soit d’une grande nouveauté. Mais je n’en sais strictement rien.

Emparons-nous de ce prétexte pour préciser notre propre rapport à la poésie. Distance, défiance et absence. Je lis fort peu de poésie. Je l’ai fait mais toujours avec une forme d’intranquillité. En ce sens, au quotidien, la poésie me reste une absence. Le dernier receuil lu est, je crois, l’admirable Main d’œuvre de Pierre Reverdy voilà un lustre peut-être déjà. Toujours un peu de honte de ne pas m’y consacrer davantage. Pourtant, cette absence reste une définition possible. Aujourd’hui, je crois le roman apte à nous transmettre la nécessité d’habiter en poète. Pensons par exemple à Au départ d’Atocha de Ben Lerner. Une absence pleine de défiance. Un repli instinctif devant une utilisation trop grandiloquente des termes. À ce titre, Glissements me touche. Derrière chaque terme, Jaffeux voit sa réalité matérielle, typographique et sonore et la réalité qu’il dépeint en deviendrait presque adventice.

matérialiser la vacuité d’une activité angoissante.

Glissements paraît d’abord une variation d’agencements ludiques. Jaffeux veut nous faire voir (parfois plus qu’entendre, même si mon oreille poétique…) le décalage de phrases ensauvagées par le décalage d’une lettre. Le glissement vers une appréhension poétique – le terme laisse entendre une angoisse toujours tacite chez Jaffeux – peut s’apparenter aux allures d’une coquille, d’un nom de pays ou, avec un sentiment de répétition m’a-t-il semblé, un nom qui devient personnage de fictions en décalage. Notons que les très nombreuses magnifiques formules trouvées par Jaffeux finissent presque par s’annuler entre elles. Au point de paraître parfois un peu gratuites. Mais qui a décidé que la poésie ne devrait pas l’être ?

Pour parler de la partie, à mon sens, la plus réussie de ce « monde d’une écriture recréée {qui} reconstitue la joie destructive d’un exil »,  Glissements nous ouvre aux espaces interstitiels pour reprendre un terme que le poète semble goûter. Même si je m’appuie peut-être un peu trop sur des connaissances scolaires, la poésie se doit de nous révéler ce vide constitutif. Jaffeux en épuise les manifestations typographiques. De jolies et significatifs calligrammes, un exercice de déchiffrement plutôt plaisant d’un texte aux espaces hasardeux.  Au passage, il orthographie toujours hasard avec un T final. Pourquoi pas.

Pour préciser encore un peu mon approche, disons que j’ai cru comprendre la démarche du poète. Pas certain en revanche qu’elle m’ait ému. Se demander si c’est-là le but de la poésie au fond n’y change pas grand-chose. Si un poème n’existe pas pour susciter de l’émotion, faire un appel peut-être obsolète à nos sentiments et à nos sensations trouvant enfin une image, il me semble (désolé pour la naïveté) qu’il doive laisser résonner une part d’intime. Derrière ces jeux, sa gravité, la poésie de Jaffeux me semble cérébrale. Donnons-en un ultime exemple. Glissements regorge d’occurrences du mot « octet ». On pressent qu’il s’agisse d’une façon de mettre en jeu une poésie numérique. Jaffeux y parvient avec une belle réflexion sur « les lettres {qui} deviennent à peu-près des nombres depuis que la précision des ordinateurs inspire une métamorphose de l’écriture.» Le L et le 1, en minuscule, sont identiques comme le zéro et le O. Confusion et différance possible. On reconnaît alors la pertinence de l’invention des deux poèmes où l et o structure graphiquement ce qui se présente comme un dialogue pictural jubilatoire. On en sort pas certain d’avoir réussi à pénétrer l’univers de l’auteur. Assuré néanmoins que le voyage doit se tenter.


Un grand merci à Philippe Jaffeux pour cet envoi.

Glissements (Lanskine, 55 pages, 12 euros)

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