Nécropolis 1209 Santiago Gamboa

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Peut-on vraiment raconter une vie à travers les mots ? Par une multitude d’histoires, autant de plongée dans des univers différents, Santiago Gamboa réfléchit à l’essence  de la fiction. Nécropolis 1209 happe par le récit de la mort mystérieuse de José Maturana, un pasteur halluciné. Gamboa sait tenir son intrigue emplie de références, de pastiches parfois, de pornographie un peu trop souvent.

Disons-le d’emblée, la pornographie tient une place embarrassante. Sans rien révéler de l’intrigue, indiquons que le narrateur, écrivain en retrait de par une longue maladie, sera engagé par une actrice porno pour récrire une biographie en vue de l’adapter dans un porno chic. Gamboa, bien sûr est trop malin pour laisser entendre que son roman sera l’objet pondu, dans une forme de rédemption, par le narrateur. Soyons-le à notre tour pour décrire cette insistance à la longue gênante. Ni pudibonderie ni désir de sombrer dans cette « dictature de l’asepsie verbale, idéologique et physique » qui caractériserait notre époque où le corps (re)devient l’enjeu d’une morale insupportable. Pourtant doit-on vraiment se coltiner avec cette manière entendue d’en mettre une transgression à mon sens absente quand elle est décrit par des pénis uniformément énormes, des orgasmes systématiquement multiples et surtout une fascination forcée pour la sodomie.

Passons. Même  si dans le récit de José Maturana cette omniprésence de la sexualité confine à l’obsession. Précisément celle de prêtre défroqué. Dans le récit de Sabina Vedovelli, l’atrice porno, Gamboa ne me paraît néanmoins pas être entièrement parvenu à rendre la tangence de l’érotisme. Un rien de vulgarité satisfaite sans doute ; l’ombre peut-être d’une écriture très masculine. Mais Gamboa se montre d’une intelligence retorse. Un peu trop peut-être. Ses multiples références donnent à son roman une manière d’extériorité, une virtuosité qui se regarde tromper son lecteur. La pornographie joue, en principe, ce rôle. Le grand Saer nous le démontrait dans L’ancêtre : un récit fonctionne, reste dans la mémoire de son auditeur, s’il y entend ce qu’il veut y voir, si son discours convenu fait image.

Tous ceux qui écrivent devraient le faire ainsi : comme si leur mots étaient destinés à un pilote qui lutte seul en pleine nuit contre une tempête violente.

Un rien grandiloquent, non ? Le dispositif narratif de Nécropolis 1209 prend cependant toute son ampleur quand il s’interroge sur l’essence même du récit. Le narrateur dont Gamboa livre une subtile satire, est invité à un colloque sur la biographie. Une vraie vision de l’écrivain déprimé qui me rappelle le très étrange et cinématographique Le bon hiverLe narrateur, faute de mieux, accepte de se rendre à un colloque, lui qui savait se placer dans le monde littéraire. Portrait vraiment pertinent de ce type de manifestations où la lutte des ego est sans doute le seul enjeu de ces discussions oiseuses.Tous les personnages sont d’«étranges gnomes, de{s} saltimbanques crées par un Shakespeare boiteux et vérolé dans une taverne portuaire », des bibliophiles manipulateurs tels ceux des romans de Javier MariasPour à mon tour y céder : le nom de Gamboa m’est revenu comme un écrivain à découvrir par l’évocation de Pita dans Ayacucho, ce livre m’est ensuite parvenu par un hasard très détourné. Revenons à ce bazar de la littérature, ces luttes de pouvoir si finement décrites. Gamboa s’en moque et pourtant reconnaît une certaine nécessité à s’interroger sur l’âme des mots, sur les raisons d’écrire (devenir autre, variante intéressante à échouer mieux ou bon qu’à ça). Le faire surtout alors que, comme dans Le jardin des sept crépuscules, le monde s’écroule.

La très bonne idée de ce roman est de situer cette nécropolis dans Jérusalem, la ville de toutes les histoires, la métaphore de toutes les guerres, illustration aussi de la difficulté pour un écrivain de prendre parti, de ne pas se transformer en donneur de leçon quand il n’a jamais qu’une expérience sporadique de l’horreur, traversée toujours pour qu’il puisse en rendre compte. Avec une réserve d’ironie, Gamboa réactualise l’antique question de la « vraie vie ». Face aux horreurs, la littérature doit-elle passer au second-plan, peut-on se réfugier dans la confortable croyance que tout ce qui est bien raconté est vraie ?

Avec un vrai talent, un plaisir sensible à s’en approprier la langue, Gamboa nous plonge alors avec délectation dans les bas-fonds. Ceux que Maturana voudra évangéliser. Par deux points de vue contradictoires, cette fascination sera alors interrogée comme un mensonge : ceux qui prétendent aimer l’humanité seraient, souvent, incapables d’aimer un individu en particulier ; ceux qui chassent le pêché montre imparablement un obscur attrait pour ses manifestations. Dans cette histoire centrale, Gamboa sait laisser en suspens les interprétations attendues de ces thèmes connus. Maturana serait le Judas de ce charismatique messie latino, sa trahison serait la seule façon de témoigner de sa grandeur. La haine fraternelle entrant, à l’évidence, dans cette adoration. Sa mort ménera à une caricature d’enquête policière. Une des bases les plus solides d’une mise en récit dans Nécropolis 1209 s’acharne à épuiser toutes les formes. Ce qui pourrait alors sembler un roman construit à partir de nouvelles, comme l’admirable Contrenarrations, sait pourtant entremêler sa continuité par des histoires courtes souvent admirables. Plongée dans la Colombie des FARC pour évoquer la tension narrative de la vengeance sans rédemption ou celle de la grandeur de la tentation du retrait.

La grandeur, en termes classiques, lui paraissait une prison. Alors il se consacra aux choses simples, autrement dit à la vie heureuse

Soulignons aussi que, sans appuyés marqueurs d’époque, Gamboa parvient à nous donner une image du contemporain. Le récit de l’actrice porno, en dépit de la transparence de ses motivations, illustre la tentation de donnée un visage aux années quatre-vingt-dix. Une nouvelle génération d’écrivain apparaît quand elle rajeunit la nostalgie. Pour cette période aussi, elle me reste étrangère. À l’image de l’évocation du vide de nos villes.

Comment transmettre cette certitude que quelque chose en elles était erroné, profondément faux. Comment nommer ce sentiment d’inconsistance et de vacuité ?

L’air de rien, avec l’élégance de sembler s’en moquer, Gamboa touche au cœur du prétentieux processus créatif, une volonté de chercher une sortie, d’affronter la profonde étrangeté qu’on reste à soi-même. Et comment s’en distancier autrement que par une mise en récit d’autres soi-même ?

 

 

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