Deuils Eduardo Halfon

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Deuils nous offre une très belle plongée dans la pluralité de récits opposés à une disparition. Avec un entêtant dépouillement, un sens très sûr du raccord et de l’ellipse, Eduardo Halfon revient sur les traces du frère de son père, Salomón. L’occasion de nous livrer, avec une discrétion dont l’effacement de soi vire à l’omniprésence, le récit d’un exil, le portrait en creux d’un pays, de l’insoutenable banalité des drames intimes.

Deuils est un court roman, 153 pages, dont d’emblée la cadence captive. Je ne connais nullement l’œuvre d’Halfon mais je la devine répétitive. Au bon sens du terme, comme on creuse le sillon d’une obsession, comme on tisse un leitmotif que seule la reprise fera sonner. La musicalité – mélancolique, il va sans dire – de Deuils me paraît plus séquencée que scandée. Un montage savant et virevoltant, verbale à l’évidence. Pour se laisser prendre à une autre, il s’agirait d’une prière. « Comme une sorte de conjuration. Comme pour chasser le fantôme du petit Salomón, au cas où ce fantôme nagerait encore dans les parages. »

Métaphore entendue. La littérature comme litanie à l’absence, vie parmi les ombres invoquées dans un perpétuel ostinato, un kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas… Halfon maîtrise la suspension de l’émotion. Il coupe ses fragments avant de se laisser rattraper par un pathos facile. Deuils avec une ironie grinçante montre la survie des obsessions comme une erreur de perspective.

Le deuil serait toujours au pluriel. D’abord de celui que l’on a été. Rien ne nous y raccroche. Les souvenirs sont fautifs. Le frère du narrateur – pour ne pas dévoiler l’aveuglement central du récit – ne se souvient pas de cette prière prononcée avant de se baigner dans un lac. Reste la conjuration de la noyade narcissique. Notons la très belle inscription temporelle : Halfon est un enfant marqué par le temps, il chronométra tout dans une lutte contre l’écoulement du temps qui pourrait prédestiner à l’écriture. Jusqu’à perdre sa montre Casio au fond du lac. Celui, bien sûr où ce serait noyé son oncle. Le récit s’autorise alors de magnifique confusion d’époques.

Un livre écrit malgré soi. Même la consolation du secret semble interdite à l’auteur. Il croit lever un nom qu’il serait interdit de prononcer. Une sorte de révélation de la survivance d’un prénom marqué par le sceau de la mort mystérieuse. L’autre figure du deuil  tient à une autre invalidation. Celui d’une disparition familiale lors de la seconde guerre mondiale.  L’ombre des Disparus de Daniel Mendelsohnn plane sur ce livre. Mais sous une forme extrêmement condensée. Là encore très marquée par le refus, de cette émotion, du sentiment de déjà-vu dont il est si difficile de se départir.

Mais lui aussi (est-il possible qu’il en soit autrement ? pas inutile de continuer à le rappeler malgré tout) se laissera prendre. Lui qui trouve que les camps de concentration font « l’effet de parcs d’attraction destinés à tirer profit de la souffrance humaine » nous rappelle que « La désinvolture de l’homme face à l’horreur {l}’a toujours davantage épouvanté que l’horreur elle-même. »  En quelques lignes, Halfon décrit la déportation de son grand-père à travers sa fascination pour l’aviation, un des modèles qu’il aurait, dans les camps, peut-être aidé à saboter. Émotion intacte alors par l’ombre d’un prénom. Le frère de son grand-père, Salomón est mort de faim dans un ghetto. Couper ici : aucune désinvolture devant l’horreur.

et me répétant à moi-même que, selon l’épistémologie épicurienne, s’il existe plusieurs explications possibles pour comprendre un phénomène, il faut toutes les revenir.

Mais ne pas montrer de la complaisance de la croire ne se dérouler que dans le passé. Halfon passe sur la douleur de son exil, de ceux surtout sans retour de sa famille. Halfon retrouve la demeure de ses parents et, dans une très belle dernière partie, dresse un portrait impressionniste du Guatemala. Une liste sans commentaire de tous les noyés, réels, dans ce lac. Tous s’appellent au fond Salomón. La mémoire endeuillée ne discrimine pas.


Un grand merci aux Édition de la Table Ronde pour cet envoi.

Deuils (trad : David Fauquemberg, 153 pages, 15 euros 80)

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