La conspiration des médiocres Ernesto Mallo

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Buenos Aires et ses nazis, sa corruption et son seul flic trop intègre pour n’être pas amoureux. Ingrédients connus, Mallo les amalgame dans un livre elliptique et noir. La conspiration des médiocres se révèle un immense roman noir par la sécheresse de sa construction sur les gestes, selon la loi du genre, moins du protagoniste que de ses antagonistes. À l’image de Pero Lascano, le lecteur se trouve entraîner dans une intrigue retorse où, au fond, seuls comptent impressions et atmosphère.

La couverture, son résumé au dos, laisse attendre le pire. Une histoire de nazi en Argentine, le lecteur se croit en droit d’attendre scènes de torture et dénonciation de la dictature. Certes dans La conspiration des médiocres, le cadre est attendu. Il n’est pourtant jamais prévisible. Notons d’ailleurs que cette réaction de lassitude éclaire sans doute plus son lecteur. Étrange idée que nous aurions trop lus les horreurs du passé. Pire qu’il n’existerait aucune autre manière pour exprimer la nécessité d’en conserver une vive mémoire. Sur un thème proche, certes mais dont la variation prend justement en charge l’actualisation de la mémoire, il est sans doute vain d’affirmer que tout ait déjà été dit par Victor del Arbol dans La veille de presque tout.

Encombrante mythologie nazi à laquelle n’échappe pas tout à fait La conspiration des médiocres. Avouons avoir craint le pire quand son mysticisme merdique s’est soudain invité dans le récit. Serait-ce une tendance contemporaine du polar que de s’égarer dans l’évocation d’un fantastique. Mallo évoque la lance ayant percé les flancs de Christ. Hitler s’en empare. Heureusement, la plume de l’auteur évite l’impair.

Le polar tient à son rythme, à ses silences entre deux attaques syncopées. Ernesto Mallo se révèle un musicien hors pair. Un de ceux qui jouent sans commenter leur tension vers l’harmonie comme l’hommage de Markus Malte, dans Les harmoniques, le laissait parfois sourdre. La mélodie de La conspiration des médiocres intervient dès lors par la surimpression de voix. Une sorte de coupure aux pistes trop attendues. Mallo se détourne assez vite de l’évocation d’un fugitif nazi. Avec une vraie fluidité, de très belles éllipses, il intercale la traduction du journal d’Henrich, ce nazi suicidé.

duardoLe rythme encore et toujours par de très jolies brisures de la linéarité. Les souvenirs de Böll sont incroyablement circonstanciés. Mallo est trop malin pour insister sur une possible reconstitution. La traductrice de cette horreur, dont le héros bien sûr tombera tragiquement amoureux, peine à en reconstituer la chronologie. Le dénouement de l’intrigue n’est alors qu’une possibilité. Avant la reprise d’une variation sur le temps magnifiquement appelé le « mal du saule pleureur». Indolence et abandon au désir de ne rien faire. Pour accentuer la noirceur qui s’immisce sans prévenir, Eduardo Malo capte les instants suspendus amoureux et, parvient, sans naïveté à en rendre l’enchantement solaire.

Laissons les feux de la rampe aux lunatiques fascinés par les déguisements et la gloire. {…} On leur livrera tous ces politiques avec leurs beaux discours et tous ces bourreaux dans leurs uniformes tape-à-l’œil avec leurs médailles clinquantes.

L’auteur sait nous égarer dans ce polar, autre convention du genre, dont la brièveté a pour nom densité. Le vrai enjeu du roman devient alors la survie de la médiocrité. Les hommes d’affaires nazis ont survécu, prospérer sans aucun doute sur la nécessité de la reconstruction. Les puissants se planquent. Aujourd’hui comme hier. L’autre voie à laquelle Mallo donne la parole est celle de la sordide, médiocre donc, Alliance Anti-communiste Argentine. Eux aussi paradent dans leur uniforme et seront désignés comme coupables (ils le sont ô combien) pour épargner d’autres intérêt à la supériorité loin d’être évidente.

La parole rapportée est toujours une interruption en italique. Un choix typographique qui fonctionne à merveille tant il tient à l’écart la psychologie. Hormis sa ténacité canine, on ne sait rien de Lascano. On ne sait quel calmant il absorbe pour affronter ce monde, son traumatisme enfantin parfaitement coupé avant qu’il ne sombre dans le pathos. La voix d’autrui sert alors de définition de soi dans la culpabilité des instants de bonheur ou par le recours à l’anabase (élévation et introspection) de Saint-John-Perse que Marisa est, simultanément mais sans compensation, en train de traduire. Avant que la violence ne reprenne ses droits, l’intrigue sa tension haletante. Au fond c’est toujours ce surgissement qu’ausculte, faute de pouvoir le conjurer, le polar :

Des raviolis du dimanche en famille à la furie criminelle, il n’y a qu’un pas. Combien d’exemples lui font honte d’appartenir à l’espèce humaine.


Un grand merci aux éditions Rivages pour cet envoi.

La conjuration des médiocres (trad Olivier Hamilton, 202 pages, 18 euros)

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