Un début loin de la vie André Blanchard

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Rares sont les œuvres qui portent avec une telle incandescente, une telle naïveté peut-être aussi, au pinacle la tension vers l’écriture. Dans ses premiers carnets, dans le texte qui les accompagne et en déplie la démarche, André Blanchard la transmue en religion. Incantation de l’absence, évocation d’une formation intellectuelle à travers les lectures, la maladie et l’éloignement. Mais surtout portrait rageur, lucide, des impostures culturelles d’une époque, les années quatre-vingt, où l’écrivain est devenu un publiciste de lui-même.

Méprise de la compréhension. Fort probable que le lecteur entende fort mal la portée de tout écrit intime. Celle que lui accorde d’abord son auteur. Qui dira la défiance, le dépit, le dilettantisme ou le vaniteux faute de mieux que leur prête leur auteur. Ensuite, pour aggraver ma platitude introductive, le lecteur comble essentiellement des silences, se représente un mode de vie et ne tarde pas à émettre un jugement définitif sur la façon dont l’auteur semble avoir affronté l’horreur quotidienne.

Une sorte de qui-pro quo : prendre l’écrivain pour la détestable figure qu’il paraît être. Réduire Benjamin Constant à ses pénibles atermoiements où ses Journaux s’ancrent. Ma lecture s’est lancé sur une méprise aggravée. Le nom de Blanchard ne m’était pas totalement inconnu par une erreur sur le prénom. Souvenir assez confus d’avoir lu le Journal de Maurice Blanchard durant l’Occupation. Mon esprit, conscient de se leurrer, à tisser alors d’hasardeuses ressemblances. Pour approcher la sensibilité, l’univers comme le dit André Blanchard à plusieurs reprises, de l’auteur une manière de généalogie s’est substituée à l’incompréhension, l’agacement aussi parfois, de celle qui m’était livré en pâture. Le cuistre, rendez-vous compte, commet le crime de laisse-majesté de critiquer Leiris. Pour une faute de français même s’il entend, à raison, dans L’âge d’homme de proustiennes périodes, des rythmes de phrases similaires même si Leiris ne se laisse pas happer par le système des trois adjectifs.

Une sensibilité par rapprochement donc en passant par ce qui hâtivement, dans un méchant oxymore, a été qualifié d’«anarchisme de droite». Sensibilité batailleuse, misanthropie pleine de bons mots, un anti-conformisme loin des chapelles mais jamais loin de l’Église. Plat pastiche du style coulant et vif du premier texte où Blanchard, toujours en équilibre entre le sens propre et celui figuré, condense sa démarche. Elle aura, dans un de ses non-dits que le lecteur d’écrits intimes doit percer toujours une connotation religieuse. L’écart à une éducation bourgeoise et provinciale, d’un catholicisme bon teint à la fac de droit, ne semble, durant ses premières années jamais perdu de vues.

désormais les heures auraient un  goût de convalescence après cette déroute terrestre de la magie, et nombre de moments en seraient de jalousie envers les morts, qu’on dit bienheureux.

Un début loin de la vie dénude avec  une certaine honnêteté les illusions premières dont jamais, sans doute, nous nous défaisons. Pour Blanchard l’écriture serait une alchimie. Une substance à transmuer plutôt que de lui fixer un objet. Un choix de la vie de bohème, l’abandon d’une carrière pour se consacrer, en vivant d’expédient, à l’écriture. À la plume et sous la lampe, « sur le vide papier que la blancheur défend » il faudrait trouver un exutoire, une inspiration, une façon d’être au monde. Quel écrivant ne se considère pas en regard de cette illusion plus ou moins perdue ?

Le journal, comme exercice de ténacité, finit par rendre toute attitude continue plutôt admirable. Un choix conscient et un bienvenu refus des honneurs. Romantisme de la souffrance et de sa misère. Dans « Ex-Voto » ce long récitatif, ce récit peut-être d’une nuit d’illumination, Blanchard en surjoue l’opposition, les déclarations de principes : goût vachard d’exhiber son échec à ses anciens condisciples, masochismes d’une situation précaire et alimentaire. Portrait sans doute exact d’une expérience qui, pour paraître vraiment inédite, semble déjà avoir été vécue, voire d’un autre siècle. Lente prise de conscience que l’écriture n’est que cela, une besogne.

Quand notre journée se traîne et qu’il semble que ce soit à notre passé, de la pousser, c’est l’occasion de relire, cette manière de relire avec les honneurs.

Cette propension à la relecture, avouons-le, m’a étrangement déplu. Vain miroir de soi : tenir ce carnet de lecture, donner à l’écriture une matière de substitution pour ne pas à mon tour en guetter l’inspiration, me pousse à m’écarter de cette tendance naturelle chez tout lecteur. Elle se double hélas chez Blanchard du fastidieux automatisme du tout a déjà été dit, et mieux. Il faut se consacrer aux grands auteurs. Relire Proust et Gide, sans le moindre doute. Mais Mauriac !

Une grande partie des carnets d’un dilettante qui nous sont ensuite livré contiennent es jugements critiques lapidaires. Pas mauvais de se rappeler la mauvaise foi qui y préside. Hélas, il suffise à s’aliéner des lecteurs dès que les références ne sont plus partagés. André Blanchard se montre singulièrement réticent à toute littérature étrangère. Il opère donc un choix de lecture dont ma connaissance superficielle ne goûte guère. Un début loin de la vie touche d’ailleurs-là à sa valeur de document. On voit alors qu’elle est la réception d’un homme seul et pas bien riche de la vie culturelle. Elle paraît singulièrement mainstream. Blanchard refuse radicalement ceux qu’il nomme les underground et se plonge avec délice dans les journaux de Léautaud, Julian Green et Jouhandeau. Je connais surtout les deux derniers. Pas bien car cette hantise du péché, cette homosexualité tourmentée par un catholicisme grandiloquent m’a toujours paru, aujourd’hui, particulièrement difficile à suivre.

Références peu partagées donc qui éloigne le lecteur. Heureusement des notations transparentes sur Cioran, Gide (finir par aimer ce qui nous a choquer en lui) ou sur Ferré (qui n’a jamais écouté « Il n’y a plus rien » les jours de perte ?), à Reiser. Dans ces premiers carnets, on assiste surtout à une bascule. L’écriture n’a toujours pas d’objet. Au détour d’une phrase, on apprend que deux des manuscrits de Blanchard ont été refusés. Insidieusement, son journal devient sa première tension vers l’œuvre. On pense ici à l’indispensable journal de Charles Julliet. On ne parvient pas pourtant à débrouiller l’influence de ses lectures de diariste sur l’évolution de la prose. Au fond, sans doute est-ce une bonne idée de commencer sa lecture par les premiers carnets, pour pouvoir, comme le fait Blanchard, aborder la suite dans le désordre pour mieux saisir revirements et continuités. Cette tension vers une écriture considérée comme une écriture rend son journal singulièrement peu réflexif. Une sorte de bénédiction. Jamais Blanchard ne montre son changement de perception de soi, ne se croit affecté de ce qu’Enrique Vila-Matas nomme Le mal de Montano. Une simplicité enviable dans l’évidence à soi que, de loin, transmet la lecture de ce journal.


Un grand merci aux Éditions Le dilettante pour cet envoi.

Un début loin de la vie (317 pages, 20 euros)

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