Dr. Knox Peter Spiegelman

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Dans une prose très noire, Peter Spiegelman livre un point de vue saisissant sur Los-Angeles : sa pauvreté et sa violence ; sa richesse et ses magouilles. Son héros éponyme, médecin dans un dispensaire au bord de la faillite, transforme son altruisme en folie égoïste. En dépit d’une violence encombrante, Dr. Knox se révèle un subtil roman noir quand il ne se laisse pas happer par les affres du thriller trop efficace. Rythme et précision du trait en font une lecture passionnante.

Dr. Knox est un personnage parfaitement trouvé : médecin dans un quartier pauvre de Los-Angeles, au premier plan pour la description des souffrances sociales, il incarne radicalement cette folie de vouloir aider quiconque malgré lui, d’imposer une justice à laquelle, bien sûr, il serait le dernier à croire. N’importe quel protagoniste de polar partage cette propension déraisonnable.

Au risque de me répéter, le grand charme du roman noir tient à sa conscience des codes. Peut-être est-il impossible de les dépasser. Seulement d’en présenter un autre visage. Spiegelman a, me semble-t-il, parfaitement conscience d’utiliser un personnage archétypal. Sans doute aussi pour mener une intrigue presque trop effrénée. La vertigineuse volonté de son héros d’aider autrui devient l’excuse de son implication, les raisons même du traumatisme initial dont aucun héros de roman noir ne se départit. Nous en reparlerons à propos de Là où meurent les rêves de Mukoma Wa Ngugi mais la littérature contemporaine me semble de plus en plus mettre en cause l’aide humanitaire. Un naufrage nécessaire ; une vision crue de notre désordre mondiale. Après ses déboires en Centre-Afrique, le Dr Knox ne sait vivre sans l’adrénaline du danger, ne saurait affronter la platitude de la vie quotidienne. Le roman dissémine de très pertinentes notations sur ce sujet.

L’autre grand code repris avec un immense bonheur par Spiegelman est cette traduction américaine de réduire le personnage de polar à ses actes. Une jolie tentation d’éviter la psychologie dans ce récit à la première personne. Une très belle aisance à se duper soi-même. Le docteur le sait : un patient ment toujours. Il s’y laisse prendre avec le masochisme des plus hard-boiled detective. Il secourt une femme et son fils, part en croisade. Pour la beauté du geste puisque la littérature reste le lieu où doit survivre l’idéalisme, les combats perdus d’avance et les victoires à la Pyrrhus. Le voilà donc à affronter un oligarque mafieux, un néo-cons allumé. Portrait au passage d’une Amérique glaçante. Surtout dans la persistance de son attachement aux armes.

Si le ressort des incursions des petits services rendus par le docteur Knox à des stars et autres minables mafieux est souvent hilarant, pertinent dans son acuité sociologique, le personnage de Sutter qui l’y entraîne laisse dériver le récit dans une violence dont la justice sommaire peine à me convaincre. Spiegelman comble indéniablement son ambition d’écrire un roman social. Mais le personnage du militaire mercenaire (symbole peut-être de nos sociétés trop précarisées pour n’être pas hantées par leur sécurité marchandisée comme l’analysait, avec plus de finesse mais moins de rythme, L’avancée de la nuit) plonge le récit dans d’elliptique bain de sang. Mais toujours avec cet humour indéniable, son sens de la répartie, qui est l’ultime code du roman noir dont Peter Spiegelman s’empare avec un vrai talent. L’art de la comparaison décalée, des répliques pleines d’humour noir amuse très souvent. L’ensemble donnant une vraie singularité (les journées aux dispensaires, d’une précision empathique, offrent une respiration tragique à une intrigue retorse) à un roman dans lequel, comme son personnage, il est si commode de se laisser prendre. Un très bon moment de lecture.

Un grand merci aux Éditions Rivage pour cet envoi

Dr.Knox (441 pages, 23 euros, trad Fabienne Duvigneau)

 

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