La secrète Héctor Abad

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Le lieu à son histoire, chaque famille se construit sur son invention et ses fantasmes. Avec une précision, parfois alourdie de lenteur, tel est le présupposé d’Hector Abad. Selon le point de vue contradictoire de deux sœurs et un frère, La secrète retrace une partie de l’histoire colombienne. Un roman précis et entêtant mais surtout une belle réflexion sur nos attachements imaginaires.

Je vous avais déjà parlé ici de l’étonnant et enthousiaste L’oubli que nous serons d’Hector Abad. L’oeuvre du romancier s’attache décidément à la famille. La secrète fait preuve de la même déroutante tendresse. La tradition romanesque française me paraît nettement plus attaché à une salutaire critique de cette institution qu’elle se croit en mesure de mépriser. Même si ce roman nous révèle un proverbial fantôme dans le placard, la famille paraît néanmoins encore un lien primordial. La continuité entre La secrète et L’oubli que nous serons ne va beaucoup plus loin que des allusions amusées à la famille Abad qui connaît un destin comparable à celui des Angel dont il est question dans La secrète.

Se souvenir, c’est comme prendre dans ses bras les fantômes qui nous ont permis de vivre ici.

On retrouve pourtant indéniablement le style d’Abad dans la très grande concertation de sa simplicité. Une visible volonté d’être simple, de capturer l’émotion là où elle gît sans pathos ni commentaire. De se plier à cette irrémédiable évidence : l’attachement survient surtout au moment de la perte. La tentative d’épuisement d’un lieu au début presque lassante par une impression de patinage, de suspension lassante d’une intrigue lâche, finit par opérer sa confusion.

HéctorAbad décrit l’attachement toujours ambivalent d’un lieu « d’un enchantement rude, mais réel, et en même temps un lieu asphyxiant, clérical, intolérant, raciste, homophobe. » Bref un lieu où se confronte la volonté de vivre selon une tradition toujours factice ou selon le désir d’y échapper pour mieux y revenir. Cette plongée en trois voix rend les arrangements où se constituent nos mémoires. D’abord Pilar, elle qui est la seule à savoir embaumer les morts incarne le lien à la famille et l’acharnement à préserver le lieu. Élégance alors du traitement historique par une sorte d’archéologie dont le roman dans son entier semble interroger la nécessité pour mieux en restituer frontalement les déchirures.

Assez curieusement, alors que le personnage d’Antonio se plonge dans les archives, reconstitue le passé de sa famille dans un mensonge conscient, le passé récent de la Colombie est rendue dans son irréelle douleur. Un fils est enlevé, un grand-père en meurt de douleur à force d’y voir un échec de son libéralisme, une sœur manque d’être tuée. Trafiquants et para-militaires se distinguent à peine dans un équilibre de la terreur dont nous parlait Ayacucho. La secrète semble parfois tourner autour de son sujet. Sans doute pour mieux le décrire par des circonlocutions et des contradictions. Le point de vue de la fratrie s’oppose et se corrige parfois avec une impression de dispositif mécanique ou peu s’en faut.

Insidieusement, néanmoins, le charme de ce roman opère. Sans doute précisément en incarnant toute une attitude face au domaine familiale, les personnages se singularisent. On touche leurs motivations, on en sait le schématique auquel personne échappe. Antonio se révèle d’abord. Peut-être par la facilité de voir dans ce seul personnage masculin un double de l’auteur. À l’image de La secrète son attrait pour le passé, ses notes vainement accumulées dans l’idiote velléité de préserver son nom, sa morgue de l’expatrié qui veut retrouver intact ce qu’il a quitté paraissent détestable afin d’être comprise. De très belles notations sur l’amour entre hommes, sur les délires des critiques artistiques sur ce qu’ils ne comprennent pas. Afin de transmuer La secrète cette « part la plus profonde et obscure de notre origine, le fumier noir et malodorant sur lequel, dans cette famille, nous avons tous poussé » Abad fait de sa principale détractrice un personnage fort, convaincant, d’une liberté traumatique. Aperçu saisissant de la difficile émancipation féminine colombienne.

Insidieusement, enfin, La secrète fonctionne. Sa part de saga familial entraîne dans son éloignement des codes, sa sécheresse soudain révèle de larges ellipses. On comprend la distance par l’intervalle temporel qui sépare les chapitres. La fin s’affole et montre alors la fragilité de notre rapport à notre propre histoire. Abad effleure son éloignement avec une immense délicatesse. Son pari paraît réussi : les trois monologues de ce roman si peu romanesque d’être aussi réaliste sont incarnés, crédibles et persistant.

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