Le Chenil Laurent Margantin

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Le cauchemar du chenil ou la confusion du discours. Entre appréhension, prémonition et réalisation de la crainte atavique du débordement d’une sauvagerie domestiquée, Laurent Margantin livre un récit étouffant, onirique mais dont la portée symbolique, heureusement, toujours s’esquive. Le chenil par sa prose cumulative, son monologue halluciné, contamine et transmet cette sourde inquiétude au centre de la parole littéraire.

Invitons d’abord le lecteur a outrepassé l’aspect assez peu engageant de ce livre. La photographie de couverture est affreusement pixelisée, celle de l’auteur en quatrième de couverture est de si mauvaise qualité qu’elle interroge la nécessité de l’avoir ajouté. Détail sans grande importance. Dommageable pourtant car un livre d’une telle singularité et d’une telle profondeur mérite un écrin plus intrigant. Peut-être que ce défaut iconographique tient au choix (?) de Laurent Margantin de publier son livre chez Edilivre. Évitons la polémique même si je suis curieux de la viabilité de cette publication, pour rester poli, parallèle.  Passons. Espérons seulement que ma note de lecture permette à l’auteur de vendre profusions de Chenil. Ne fut-ce que pour se rembourser du prix de celui qu’il m’a envoyé, à ces frais.

Restons un instant encore à l’extérieur de l’oeuvre. Un peu plus proche peut-être par l’approche des influences devinées de Laurent Margantin. Si vous ne le connaissez pas encore, je vous invite fermement à découvrir son site. Oeuvres Ouvertes est une tentative en tout point admirable. Preuve qu’il est possible sur les réseaux de faire autre chose que de l’agitation culturelle. Le travail de Laurent Margantin me semble décisif. Seulement d’autant que je puisse en juger. À l’instar de Markowicz et de la relecture de Dostoievski à laquelle il invite instamment, chaque passage sur Oeuvres Ouvertes m’intime de me pencher à nouveau sur le journal de Kafka. Laurent Margantin poursuit une traduction de ce journal indispensable. Pas le moment pour moi, pas cette disponibilité suffisante pour se plonger dans cette si grande présence. Entretenir au fond cette hésitation à revenir à des rencontres si décisives. Certitude pourtant d’y trouver infiniment plus que lors de mes premières lectures largement, pour aller vite, influencées par celles de Maurice Blanchot. Une manière de programme : saper une autre ligne de force, latente forcément, de ce carnet d’écriture qui tente d’épuiser une dilection pour les écrits intimes.

Le détour par la traduction pour ne pas imposer son influence. La preuve par l’exemple ? Je trouvais que L’avancée de la nuit de Alikavazovic montrait certaines ressemblances avec l’univers de Ben Lerner. L’autrice elle-même a eu la bonté de me préciser qu’elle en était la traductrice. Pour autant, n’y voir aucune valeur de preuve. Dès lors, penser à Kafka en lisant Le chenil me paraît une facilité indigne. Au point d’ailleurs de me demander si Laurent Margantin ne s’amusait pas de cette ressemblance préconçue. J’imagine son agacement grinçant devant l’emploi idiot de l’adjectif kafkaien. Le chenil pourtant en déploie certains thèmes les plus extérieurs. Cette reconnaissance a priori touche pourtant au coeur du Chenil. Margantin s’attarde sur le plaisir d’obéir, la volonté de se soumettre à un ordre qui nous dépasse plutôt que de se révéler inexistant. Proximité extérieure à Kafka aussi par ce long ressassement des prémonitions. L’ombre de l’holocauste bien sûr mais aussi, trait souvent méconnu chez Kafka, l’humour… Soulignons au passage la discrète subversion de la syntaxe de Margatin. Parfois ses phrases amples suppriment les virgules et suffisent à montrer l’enrayement de la logique. N’avoir fait qu’obéir, Kafka pressentait cette immonde défense.

et je ne le faisais pas bien au contraire j’obéissais jouissant d’obéir je lui étais reconnaissant de nous donner ces ordres et de rendre possible leur exécution.

Ce récit très dense est un long monologue d’une persécution. Le grand talent de Laurent Margantin consiste à entretenir l’hésitation. Impossible de trancher, le narrateur tardivement nommer invente-t-il ou projette-t-il ses craintes. Une ville sans nom, de celle que la littérature française construit en quelques traits quand elle s’abandonne à l’anticipation politique (nous pensons ici à Chaos ou à Rabot assez proche de Chenil dans leur flatteuse ressemblance à la prose de Thomas Bernhard), une ville aux confins d’un imaginaire apocalyptique, serait envahi par les chiens. Le décor manque parfois de contour, d’empathie tant il tend à l’effacement. À cette indistinction dans laquelle se déplie la prose de Margantin.

La grande idée de ce roman parfois trop sombre reste néanmoins la projection de nos craintes intimes comme volonté de les voir se réaliser. Fort heureusement, Laurent Margantin n’enferme à aucun instant cette invasion canine dans une pesante symbolique. Comme dans tout grand roman, l’auteur laisse au lecteur la liberté de ses interprétations. Le chien représenterait l’étranger dont la crainte serait avant tout une peur de nous-mêmes. Le personnage de la Mère le suggère en partie. Avant que cette projection devienne en partie une quête des origines ou, simultanément, une plongée dans la violence comme conséquence de la souffrance. Mère et fils se persécute et s’inventent ainsi un sens défaillant. Au risque, je le disais de plonger dans une atmosphère étouffante. Une froide folie que je m’aventurerais presque à qualifier d’autrichienne. On y devine une hargne sociale par de belles notations sur les vieux et cette tension de génération qui semble une autre explication de construction fantasmatique.

Comme tous les monologues celui de Sylvain Dammertal (nommé seulement au moment de suggérer une identification onomastique avec un sylvestre doberman) se joue sur la répétition. Le talent de Margantin tient à son aptitude à en inventer des variations. Platitude que de le rappeler : un roman se base sur la spécificité de son rythme et de sa temporalité. Sans trop révéler l’intrigue de ce récit, disons seulement que l’auteur lui impose des revirements où le discours est rendu dans sa confusion. Comme si jamais il ne nous appartenait. D’abord, par ce procédé de dédoubler sans cesse la parole rapporteé. Margantin le sait sans doute mieux que moi mais je crois ce dispositif assez présent dans la littérature de langue allemande. Pour se référer uniquement à une lecture dont j’ai rendu compte, je pense Au mardi de la forêt pour rendre compte de ce premier degré d’assimilation du récit. Le chenil nous raconte aussi un emballement, un récit de ce que le narrateur croit avoir vécu qui tient surtout à ce que les autres lui disent en avoir perçu, essentiellement à travers le journal. Quelques phrases de ce type remettent très vite en question la réalité de ce qui nous est conté : disait X disait Y. Toujours avec cet effacement de la virgule qui procure une belle étrangeté à la phrase.

L’autre dispositif, plus profond mais parfois difficile à appréhender, tient à la parole même du narrateur : il réfléchit seulement en dormant. Le récit devient alors rétrospection, prémonition, superposition. L’obsession seule finit par l’organiser. Le narrateur n’est alors qu’une projection. Sans doute lui seul craint une invasion de chien, peut-être est-il le seul à se projeter dans ces chiens qu’il imagine le persécuter ou dont, pour la plus prosaïque des hypothèses, il a la garde et la haute-main sur la mort par son emploi dans un chenil. Dans de longues phrases, Margantin ne nous égare jamais tout à fait dans cette confusion du discours probablement par la précision cauchemardesque de ces détails. Il faut se laisser prendre à ce récit fantastique.


Un grand merci à Laurent Margantin pour l’envoi – à ses frais – de son livre.

Le chenil (Edilivre, 15 euros, 177 pages)

 

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2 commentaires sur « Le Chenil Laurent Margantin »

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