Brûlées Ariadna Castellarnau

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Roman d’une étrangeté persistante, déroutant les interprétations et autres morales faciles, dans une prose acérée, Brûlées interroge ce qui reste. Fable davantage que récit apocalyptique, ce premier roman, d’une absolue maîtrise, d’Ariadna Castellarnau offre un rapport primitif à la langue. Après la catastrophe, par notre faute, comment continuera-t-on à dire le monde ?

Une fois refermé ce bref roman fragmenté, avouons un doute : que vais-je bien pouvoir en dire ? Brûlées ne se livre avec aucune clé. En retracer l’argument serait absurde et hasardeux. Dans une prose trop limpide pour ne pas déborder de chausse-trappe, Ariadna Castellarnau livre un récit d’une complexe transparente. Impression d’abord d’un roman composé de différentes nouvelles comme si le roman contemporain doutait trop de lui, de ses débouchés éditoriaux surtout, pour ne produire que de brefs textes à agencer dans une esthétique fragmentaire de l’inachèvement. Insidieusement, (tentons de n’employer aucune métaphore brûlée), Brûlées échappe à cet automatisme.

Certes, le lecteur ressentira comme une brisure de laisser en devenir des personnages si parfaitement campés en quelques traits. Pour mieux comprendre que Castellarnau s’amuse à déjouer chacune de nos attentes. Celle par exemple d’une rémanence des personnages ne sera pas trompé mais laissera place à des apparitions fugitives, des identifications douteuses. L’essentiel n’est pas là. Soulignons, avant de sombrer dans une métaphore carbonisée, que le dernier fragment, le plus explicatif, répète à dessein le terme essence. Celle « vide des choses » ou celle d’une indifférence atavique une fois débarrassé de ces choses dans un grand feu de joie suppliciante.

La brièveté lapidaire du récit prend alors tout son sens. Ne s’attarder dans ce monde en survie sur aucune morale. Chaque récit, à la fois séparé et uni comme peuvent l’être des rêves, se referme sur cet espoir minimal où continue à se définir l’humanité. Surtout son essence féminine. L’occasion au passage de déjouer une autre attente. Brûlées ne se laissera pas réduire à une fable féministe lourdement démonstrative. Les femmes survivent seulement un peu moins mal à ce que Siri Husvedt dans Élégie pour un Américain  nomme les fugues dissociatives. Un trait plutôt masculin qui sans raison (mais avec amnésie) pousse à s’enfuir dans un geste suicidaire. Une belle réflexion d’ailleurs sur ce sentiment d’enfermement dans nos objets. Le geste le plus inutile de l’humanité serait de ne plus accumuler des souvenirs, de ne plus supporter d’autre détérioration que la sienne. Brûlées saisi alors l’humanité au moment de l’espoir de son renouveau. Sombre et belle confiance désespérée. La grande catastrophe serait de notre faute, venue d’une volonté de nous purifier, d’obtenir autre chose. Il nous reste cette défaillance acharnée, féminine nous suggère Castellarnau, à survivre. Au passage, notons que cette très inquiétante plongée dans l’humanité primaire retrouve celle si habilement mise en scène dans L’ancêtre : le désir de destruction demeure sporadique, sa rédemption pour le moins éphémère. Castellarnau coupe toujours avant la retombée de l’espoir menteur et misérable.

La Destruction sera alors envisagée surtout dans l’instant d’après ou dans la reconstruction fantasmée d’un avant sans idéalisation tant il semble désormais sans lien avec un quotidien. Incarnation entendue de la littérature.

Une mince structure de connaissances qui nous soulèvent quelques centimètres au-dessus de la barbarie, qui nous protègent, qui nous cloîtrent à une courte distance de l’horreur.

  Un des passages les plus explicatifs de ce roman dont le style est à savourer. De brefs instants d’illuminations, de retour à la langue comme lorsqu’une très jeune fille retrouve la texture du velours et (ré)invente sa saveur veloutée.

Finissons cette note de lecture sur un doute. Ce premier roman a la force et l’ambivalence nécessaire pour se suffire à lui-même.


Un grand merci aux éditions de L’ogre

Brûlées, (trad Guillaume Contré, 165 pages, 18 euros)

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