L’autre moitié du soleil Chimamanda Ngozi Adichie

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Une guerre civile au prisme de l’intime et de ses tensions sociales sous-jacentes. Avec un beau basculement de l’avant au pendant, du début des années 60 à leur fin, Chimamanda Ngozi Adichie décrit, avec un dépouillement concerté, la guerre au Biafra et en rend sensible chacune des insurmontables conséquences. Puissions-nous ne jamais oublier.

Pour reprendre mes interrogations théoriques : tout roman porte en lui un questionnement sur la possibilité de témoigner. Voire l’espoir tapi et inexpugnable d’influer ainsi sur l’ordre des choses. Dans L’autre moitié du soleil, Chimamanda Ngozi Adichie trouve une solution élégamment suggestive à l’injustifiable et inévitable prurit de dire l’horreur. Creuser la piste romanesque. Dans Élégie pour un Américain Siri Husvedt nous le transmettait : le roman porte l’exigence que personne ne parle à notre place.

L’autre moitié du soleil apporte alors une solution à la fois ironique mais réconciliatrice (émouvante ne craignons pas le mot) à ce colonialisme d’un discours dominant. Nous touchons d’ailleurs ainsi à la savante distance entretenue à ses personnages. Richard Churchill est un Anglais égaré au Nigéria, un colon plein de bonne volonté conscient sans doute du basculement des années 60, un écrivain velléitaire, un journaliste impuissant. On assiste à sa déroute avec une vraie sympathie. On lui attribue les huit notes intitulées : Le monde se taisait pendant que nous mourions. Jusqu’à l’ultime retournement, ces notes apportent un éclairage bienvenu.

À l’Indépendance, en 1960, le Nigeria était une collection de fragments tenus d’une main fragile.

La meurtrière séparation du Nigéria entre 1967 et 1970 évoque des souvenirs confus en moi. À ne jamais se vouloir didactique, L’autre moitié du soleil est constamment instructif. L’Histoire mondiale reste une silhouette, un sujet de discussions perçues par Ugwu le boy d’Odenigbo. Un tracé arbitraire des frontières crée le ressentiment envers une prétendue élite ibo. La romancière d’ailleurs hasarde le rapprochement avec les juifs pour cette ethnie lettrée. Aucunement explicatif, L’autre moitié du soleil se garde d’insister sur la continuité des cassus belli : le fondamentalisme religieux persiste à brûler des livres…

La plus grande réussite de L’autre moitié du soleil est de ne jamais prendre de hauteur, de juger la survie aléatoire de ses personnages, par un rapport directe à la langue. Saluons ici le travail de Mona de Pracontal dont la traduction est un exercice d’immersion. La langue du Nigeria est elle-même facteur de fracture. Chimamanda Ngozi Adichie parvient à nous restituer ses ségrégations linguistiques. L’anglais semble une langue étrangère, son utilisation spécifiquement nigériane nous devient peu à peu intelligible. Ce rapport particulier à la langue devient alors le seul marqueur d’époque. Aucune pesante reconstitution. L’horreur de la guerre, sa famine, semblerait presque intemporelles. Comme dans Americanah, dont la lecture avait suscité en moi plus de réserve, la romancière souligne aussi les barrières sociales par cette propension nigérianne au nouveau riche. Colonialisme et capitalisme vont de pair…

Peut-être pour mieux rendre encore l’atrocité de la situation, L’autre moitié du soleil se présente aussi comme une défense de l’amour et de ses erreurs. À travers l’histoire de sœur jumelle, Chimamada Ngozi Adichie parvient aussi à décrire l’illusion de plénitude. Le sentiment de sécurité dans les silences, cette sensation d’être à sa place. Mais toujours la perte qui couve.

 

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3 commentaires sur « L’autre moitié du soleil Chimamanda Ngozi Adichie »

  1. J’avoue que je n’ai pas autant accroché à Americanah que je l’espérais.. Du coup, j’hésite à ouvrir d’autres livres de l’auteure…

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