Le temps de la fête et des roses Alberto Garlini

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Alberto Garlini poursuit son entreprise d’auscultation de l’Histoire italienne par une immersion, tant stylistique que thématique, de ce sentiment de fin de fête dans laquelle se seraient abruties les années 80. Dans une prose descriptive tranchée, Le temps des fêtes et des roses en mime l’enthousiasme ultime, le symbolisme désœuvré (l’amitié, l’amour la mort) mais aussi les outrances simultanément kitsch et existentielles.

La grande valeur de ce roman est d’abord son rapport son rapport équilibriste à l’Histoire. Une manière d’immersion moralisatrice. Une précision, dès lors incantatoire. Dans une post-face claire et concise Alberto Garlini s’en explique trop parfaitement pour que je le paraphrase. Son admirable Les noirs et les rouges lui serait venu d’une image, une photo sur laquelle, dès sa genèse, la contestation de l’ultra-gauche italienne paraderait noyauté par des fascistes notoires. Exercice équilibriste avec l’Histoire factuelle une fois encore car Le temps de la fête et des roses se présente aussi comme une biographie déguisée de Pier Vittorio Tondelli en tant que l’écrivain qui aurait le « mieux décrit une décennie décisive dans l’histoire italienne.» Je ne connaissais rien de cet écrivain, pas même son nom. Paradoxalement (désolé mais ce roman lève des impressions constamment contradictoires), je ne suis pas certain d’en vouloir apprendre beaucoup plus sur lui. Étrangement, ce portrait en pointillés, à travers l’amour que lui porte un des deux amis, dresse surtout l’archétype de l’écrivain des eighties : glamour, prétentieux, ridiculement romantique à moins que ce ne soit l’inverse.

Un écrivain qui lui ressemble, mais qui est aussi une fiction. Un écrivain prisonnier du paradis de son époque.

Une décennie connue par ma traversée enfantine. Tout au long de ce roman, hanté par la question de l’influence latente de la fabrique des écrivains qui s’y est jouée. Du Portrait du joueur jusqu’À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, ultimes reliques de la croyance dans le rôle social de l’écrivain, son basculement, après l’engagement, dans la comédie d’un égotisme cosmopolite (poursuivre la fête partout où elle brille de ses feux toujours derniers) et surtout sa spiritualité confuse où déjà se laissait pressentir un retour au catholicisme. L’ombre du cynisme dans le contre-jour de l’élégance. Le temps de la fête et des roses nous dit tout ceci avec un jugement qui jamais ne sombre dans la réprobation.

il pense à toutes les pièces vides du monde qui, l’une à la suite de l’autre, mènent à la plus grande de toutes les pièces vides, c’est-à-dire à Dieu.

Sans doute parce que ce portrait des années 80 est la strate la plus superficielle de ce roman où brille à tout instant la précision de son écriture. Dire d’abord le désenchantement d’une époque, c’est s’attacher à en décrire les facettes de la béatitude, l’ivresse et surtout ses retombées. Pas seulement l’amertume de l’après-boire, les retombées de l’enthousiasme mais cerner, avec une indéniable réussite, comment « s’écoulent les heures intactes de l’agréable temps humain. » Chaque chapitre de l’histoire de Roberto et Riccardo (la confusion possible est sans doute voulue) présente des faits bruts qui, parfois un peu trop systématiquement, « suggèrent quelque chose, mais on ne sait pas trop quoi. »

L’amour qu’il ressent pour les innombrables gestes innocents de cette génération au milieu du gué, qui se vend avec une joie immuable, et pour toute cette vie inconsciente, toute cette jeunesse myope et engagée.

Roberto, Riccardo et Pier se croise pour la première fois lors de la mort du cochon qui se doublera de celle de Passolini. Marqueur historique pas léger. Comme tout le reste, pourtant ça passe. Avec une immuable insensibilité, le temps emporte le personnage dans ses ellipses. L’auteur paraît parfois survoler ses thématiques, passer d’un lieu à l’autre comme pour illustrer une symptomatique absence d’attachement. Toujours avec des phrases définitives et cisélées. L’exemple du journalisme demeure à mon sens emblématique. Objet le plus évident, le plus biaisé, d’une construction du contemporain, Garlini le résume à cette sentence : « Que la seule forme de civilisation qui demeure consiste à compter les cadavres et à en parler avec compassion ? »

La fête, faut-il le préciser, à sa morbidité inhérente, son reflux fondamental, sa solitude existentielle. La terrible dérive de quatre heures du matin, oisive jeunesse, angoisse cosmique qui noctambule. Le temps de la fête et des roses en rend compte avec exactitude. Précision parfaite de cette recherche exaspérée de signification. Nous aurons le droit à l’amour fou, à sa douleur et à la pureté de son éloignement. La quête des sens, la découverte de l’érotisme avec un sérieux symbolique que rien ne vient désarmer. Des phrases nominales, accumulations de sensations, de solitudes. Puis l’accident et la séparation.

Fort heureusement, Garlini offre une constante doublure fictive à son récit. D’abord par une poésie qui, en italique, troue la linéarité du récit. Burrough et l’âme du monde qui tiendrait à la mer et sa présence constante dans tout le récit ; Whitman toujours aussi fort : « Moi, pas plus domestique que lui, pas moins intraduisible. » Une ombre toujours pertinente qui éclaire le projet : une formulation ramassée, glanée peut-être, pour rédimer le « spectacle obscène de cette époque de merde. » Racheter sans doute aussi cette glorification un peu vaine de la souffrance. Chiara, le personnage féminin d’une intranquille beauté, est toujours sensible au dédoublement par la fiction de nos vies

ces mots fonctionnent, ils sont parfaitement vrais, et Chiara se demande comment il se peut qu’en falsifiant la réalité on parvienne à quelque chose de plus vrai qu’elle.

Une tromperie parfaite. Au fond, ce roman serait une doublure de celui écrit, dans une pure stratégie markting, par Chiara, une sorte d’ironie pour sa rédemption. Rien que pour ce partage de l’ambivalence, cette défense de l’outrance toujours un peu ridicule, il faut lire Le temps de la fête et des roses.

 

 

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