Ania Malina Lawrence Osborne

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Roman de l’ambivalence sensuelle, du désir désœuvré et de l’attraction trouble. Ania Malina traverse les sensations sans continuité de son narrateur égaré, à la poursuite d’une très jeune fille. Dans un style précis, précieux presque, Lawrence Osborne transmue cette banale, et vaguement sordide, histoire en un roman malin et polyphonique.

L’argument de ce roman datant de 1986 peut rebuter. Un homme d’une trentaine d’années, démobilisé plutôt que véritablement blessé, tombe amoureux, dans un hôpital de Laon en 1944, d’une jeune polonaise de seize ans. On s’attend au pire ; il sera constamment éludé par un style délicieusement suranné et parfaitement adapté à  rendre compte de l’aveuglement de son héros. Une écriture peut-être à l’image d’Ania « rusé et précieuse. »

Parler d’Ania Malina une qualification moins imprécise de sa prose. Elle nous offre une piste d’interprétation, une route à suivre qui serait « comme la rivière autour du monde, impassible et inimaginable. » Le roman s’orne d’une suite d’adjectifs avec une dilection particulière pour les senteurs et autres volatiles capture d’autrui. La beauté de cette prose, par définition difficile à appréhender, tient alors à cet effacement descriptif apporté par cette attention excessive à ce qui nous entoure. De l’Italie à la Pologne, le décor défile dans autant de parfums. Il en reste, enfouie, un sorte de lien. Œil de la mer, œil du temps, le dernier enfermement d’Ania  relie ses lieux à ses yeux indifférents.

L’attraction de James Lovecraft (ça s’invente pas) pour cette jeune fille ne sera, heureusement, jamais clarifiée. Elle se diffuse partout dans cette écriture qui remarquablement adopte tournures et pliures mentales d’une époque. Sans pouvoir véritablement le justifier, j’ai pensé au Lawrence Durell du Carnet noir. Un même prurit anglais, embarrassé et pudibond, pour la chair.  Osborne semble s’amuser de ce motif attendu. Sans le moindre commentaire, le lecteur croit dans cette plongée en tout instant crédible, sans grand souci de vraisemblance pourtant. Atmosphère d’hôtel et de déchéance, la bohème en costume élimé, les sanatoriums, leur folie porcelaine. Dès lors, Ania Malina se pare, parfois, d’un style, disons, imitatif. L’été est « ombreux et sentimentale», l’«ombre pubescente », on s’endort sous des « prismes fantasmatiques »  Le dandysme existentiel reste chatoyant, miroir d’un façon de vivre dans le refus. Belle impression d’une littérature intemporelle. Celle après tout souvent publié dans L’imaginaire.

Il avait transformé la femme que j’aimais en un porteur de maladie, en une blessure qui se refermait lentement.

Doucement, deux autres voix s’immisce dans ce récit jamais scabreux. Autant de doublure de ce personnage détestable et attachant, transparent et voyeur comme un narrateur proustien. Osborne détourne sa culpabilité sur la personnalité diabolique du bon docteur. Kessler exprime d’abord la mauvaise conscience de Lovecraft, il semble ensuite la précipiter, voire l’instrumentaliser. Un autre voyeur vivant par procuration. Ania Malina décrit, toujours avec une valeur de supposition, un espace de projection fantasmatique. D’abord des craintes du narrateur qui toute sa vie a « souffert du mythe de l’enlèvement» reproduira ce comportement. Une explication dont, pour partie, se moque Osborne. Autant d’auto-justifications apportées par Lovecraft : il ne peut intéresser une jeune fille, il craint de se la voir ravir. Un très bon passage met alors en scène la mythographie du ravissement par des gitans.

Une autre voix pervertit alors le récit, celle d’Ania Malina. Un surnom que se donne elle-même la jeune fille quand elle réinvente sa jeunesse. L’ennui des amants exige une tierce présence. Peut-être même le mensonge d’un passé recomposé. La jeune fille ment-elle, se laisse-t-elle happer par la folie, est-elle victime du comportement au mieux incestueux de Kessler et Lovecraft ? Heureusement, le roman n’apporte aucune réponse. Il se clôt sur le journal d’Ania et sa dissociation de personnalité rendue avec une très fine précision. La Pologne d’avant-guerre, les amours probablement inventées avec un cousin kafkaïen.

Ressortir de cette lecture avec la certitude de s’être heurté à une écriture.


Un grand merci aux Éditions Gallimard pour cet envoi

Ania Malina (trad : Claude Fessaguet,277 pages, 8 euros 90)

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