Federico à son balcon Carlos Fuentes

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Le dernier roman, comme tous les précédents, de Carlos Fuentes est une œuvre immense, parfois déroutante, toujours profonde, ironique et plurielle. Dans une suite de fictions d’abord minimales puis s’enchevêtrant, Fuentes nous raconte le retour de Nietzsche. À son balcon, il nous entraîne sur une réflexion sur le destin, l’identité, la divinité. Une étourdissante relecture du philosophe moustachu au marteau dans laquelle il faut accepter de se perdre pour se laisser prendre à un récit politique sur l’innocence, la justice et la trahison. Foncez lire ce livre.

Lire de Fuentes est toujours une rencontre. Pas toujours facile mais le plus souvent parfaitement déconcertante. Une de celle qui ne vous laisse pas intact. Pardons pour la grandiloquence. Le maître mexicain aurait trouvé une formule pour s’en moquer.  Si vous avez du temps, si vous ne craignez ni l’ambition littéraire ni la fantaisie, je vous invite à vous plonger dans Terra Nostra et son histoire hallucinée de notre monde. Une lecture d’une infinie complexité où Charles-Quint s’amalgame à la civilisation pré-colombienne et à un Paris futuriste. Un colossal roman historique précisément parce que Fuentes démonte l’illusion d’une histoire linéaire et d’une reconstitution unilatéralement recomposée. Toujours Fuentes préférera « le sentiment de la rhapsodie. À l’écoute du cœur du monde. »

Vous voilà prévenu : il ne faut pas craindre la complexité, voire le sentiment d’être totalement perdu dans les labyrinthiques rets de l’auteur en s’aventurant dans la lecture de Carlos Fuentes. Federico à son balcon n’échappe nullement à cette difficulté de lecture. Avouons même qu’une partie m’a semblé inutilement complexe. Toute les épisodes sur Le Jardin d’Épicure et ses dialogues d’une philosophie elliptique ont sérieusement interrogé ma compréhension du roman.

Une sorte d’acompte. De quoi ? De l’amour, du pouvoir, de l’ironie essentielle à toutes choses, du manque de sérieux intrinsèque à la vie, à notre ridicule passage sur cette terre ?

Mais, saine posture critique que de parvenir à surplomber d’emblée les intentions de l’auteur. Profitable aussi de ne pas voir ni la nécessité ni la possibilité de raconter l’intrigue de ce roman. Son argument le plus évident serait celui-ci : à travers l’histoire de trois amis Aarón, Saúl et Dante, Fuentes tente une réécriture de la vie et de la philosophie de Nietzsche. Ou plutôt une sorte de mise en pratique des paradoxes et des interrogations de cette philosophie à travers des histoires qui se croisent et parfois se confonde. Effrayant dit ainsi, non ? Tout le talent de Fuentes est pourtant de nous emporter dans ces histoires. Même si on connaît Zarouthoustra, la généalogie de la morale incarnée dans  ces personnages archétypaux est passionnante.

Que tu dois te chercher dans chaque personnage de ce livre.

Tu plaisantes.

Un exemple parmi tant d’autres de la saveur du dialogue entre Federico et Dante. Les personnages n’étant, bien sûr, qu’une identité empruntée. On ne saurait les réduire à leurs noms. La seule intrigue de Federico à son balcon est, dans un dialogue qui dépasse les aléas du quotidien (ce roman sait se développer en dehors de toute référence à un cadre spatio-temporelle platement situable) est justement l’éternel retour de nos histoires. La seule fiction pour Fuentes serait une « invitation à entrer dans le monde du récit, de l’imagination. »

Ce n’est pas encore, entièrement, ceci. Federico à son balcon échappe à nos attentes, ne se laisse pas si facilement réduire. Sans doute est-il en cela le portrait le plus fidèle de la philosophie nietzschéenne. Pour donner une idée de la façon dont les courts chapitres passent avec une allégresse rieuse d’une histoire à l’autre, évoquons le thème de la pureté dans ce qu’elle a de ridicule, d’aussi pathologique qu’un sacrifice christique.

Donc il y a plusieurs façons d’être dans l’Histoire. Parfois on la fait, parfois on la souffre, parfois on ne fait que la contempler.

Dans un pays qui ressemble fort au Mexique, la révolution, ses fraternelles trahison et la possibilité d’en maintenir la pureté, sert de trame à l’amitié des trois comparses. Histoire éternelle : l’un meurt pour préserver la pureté de la geste révolutionnaire, l’autre est sacrifié par la trahison du dernier voulant se maintenir au pouvoir, celui-ci ne tardera pas à être pourchassé au nom d’une « révolution niée par la permanence de la souffrance, de la misère, du passé. » La révolution est rattrapée par ses vieux démons, le désir de pouvoir, la frustration qui ne trouve pas d’exécutoire, le vrai pouvoir qui toujours se cache et qui ne tarde pas à retrouver son influence.

Je crois en l’avenir. Je crois au progrès. Je crois en la valeur irremplaçable de chaque individu. Je crois que chacun de nous dispose d’un temps donné sur cette terre et je crois que ce que chacun fait de sa vie est précieux.

Nous touchons-là d’ailleurs à toute la force de Federico à son balcon : une vraie mise en dialogue. Ce credo a quelque chose de vaguement ridicule dans sa naïveté comme d’ailleurs le cynisme auquel peut conduire la conception de Nieztsche. La révolution, bien sûr, sera récupérée, instrumentalisée par ceux qui croient détenir le pouvoir du langage. Fuentes, me semble-t-il, n’en conclue pas pour autant à l’inutilité de toute révolte. « Ne pas avoir d’autres pouvoir que la rébellion. Ne pas donner d’ordres à qui que ce soit sinon à eux-mêmes. »

Peut-être un présupposé nécessaire à une très fine réflexion sur le pouvoir. Impossible de l’exercer à moitié, de le pratiquer sans avoir une pureté criminelle. Mais « l’avenir est innocent, il n’y a pas de providence. » Il semble alors qu’une des pistes de réflexions les plus intéressantes soulevées par Federico à son balcon soit la manière dont on croit pouvoir se débarrasser de son passé, de la tradition (en ce sens, le roman apporte une réponse : novateur sur la forme, jamais radicalement iconoclaste sur le fond) ou de la famille.

Bien sûr, tous les personnages de ce roman magnifique n’en forme qu’un seul : le lecteur. L’éternel retour ce sera celui de toutes les lectures possibles : une belle mise en abyme toute d’ironie. Fuentes reprend toutes les structures narratives, les déchirures dont au fond il est peut-être impossible de se sortir. Les vraies déchirures sont fraternelles. La plus sensible évocation de Nietzsche passe alors par un éternel retour de sa relation entre lui, Lou Andreas Salomé et Paul Rée. Le roman la transmue en un ménage entre frères. Toujours la quête d’une pureté un peu folle, vaguement pathologique, pitoyable mais possiblement toujours admirable. Refermons ici cette note de lecture, un rien trop déliée, sur ce roman dont il reste tant à dire : comment se construit-on un destin, la volonté serait-elle la seule vie éternelle de l’existence… ? Lisez ce roman vous y trouverez tout ce que je n’ai su y voir.


Gratitude éternelle, et itérative, à Gallimard pour cet envoi.

Federico à son balcon  (trad Vanessa Capieu, 375 pages, 23 euros 50)

 

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