Angle d’équilibre Wallace Stegner

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Ample roman naturaliste, tant il est basé sur une claire conscience de l’importance de la nature sauvage de l’Ouest et basé sur des faits historiques précis, Angle d’équilibre offre une réflexion dialectique sur ce qui permet à une vie de continuer, sur la part de haine dans toute vie (en commun ou esseulée) mais aussi sur la tradition et nos tentatives d’en inventer de nouvelles. Wallace Stegner s’y révèle un écrivain dont la précision n’exclue ni humour ni une belle magnanimité à l’égard de ses personnages.

On a d’abord reproché à ce roman d’avoir pillé, sinon sans vergogne du moins sans citer ses sources, la correspondance de Mary Hallock Foote. Personnage admirable s’il en est que cette femme ayant renseigné la vie dans l’Ouest américain par ses dessins et articles. Figure même de l’artiste à la sensibilité déchirée, à l’ambition éconduite mais aussi à un désir de reconnaissance sociale la conduisant à une forme de mépris pour tout ce qui ne serait pas ses côteries ou la vie ouatée de l’intelligentsia mondaine new-yorkaise. Par ce roman, Wallace Stegner souligne surtout qu’il s’agit d’une illustration du mythe de la frontière : un dialogue pérenne entre culture et désir de conquérir un espace vierge, langage et terrifiant silence de ces espaces infinis. Un imaginaire collectif bien ancré et qui correspond, qui sait, à une vérité historique. La femme incarne la sensibilité, surtout quand elle est déniée, et l’homme l’appétit de conquête. Un schéma réducteur que l’on retrouve notamment dans Et quelques fois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey ou encore dans Redemption fall de Joseph O’Connor.

Elle ne connut jamais non plus les désavantages, la neurasthénie et les dépressions d’une personne corsetée de bonnes manières.

La complexité de ce personnage devient alors l’enjeu même de ce roman : comment donner vie à une archive, quelle vie de substitution s’invente ainsi celui qui s’y plonge en quête lui-même d’un toujours problématique angle d’équilibre ? Alors peut-être l’auteur aurait pu trancher dans cette correspondance parfois un peu longue. Surtout que la façon dont Stegner introduit l’interprétation de son personnage est toujours une maligne prétérition.

Angle d’équilibre met toujours en dialogue les conceptions hargneuses, traditionnelles mais jamais totalement infondées. Pas idiot, par exemple de souligner à quel point la volonté d’une vie en communauté, la création d’un espace nouveau, appartiennent à une tradition américaine. Qu’il s’agisse de l’expérience fascinante de Brook farm ou bien sûr de la vie minière dans l’Ouest si sensiblement décrite par ce roman. Une forme d’indéniable bonheur dans l’espoir. Des transcendantalistes aux écrivains beats jusqu’à « l’école » de Missoula, la permanence d’un retour à la nature…

il y avait quelque chose d’exaltant et d’essentiel, tout imprégné d’une poésie élémentaire, quelque chose comme les battements du cœur de l’Ouest se frayant un chemin vers la civilisation.

Certes, Angle d’équilibre décrit une suite continue de désillusions. La grande question de ce roman reste alors de savoir comment résister à l’amertume. Wallace Stegner construit tout son roman par une indécidable distance au personnage et l’introduit alors dans un « système relatif et de comparaison » afin de le montrer « composé d’éléments qui s’imitent et se duplique. »  Pétri d’un sens de l’Histoire qui lui sert de refuge à son présent d’handicapé atrabilaire, se sait « cumulatif ». Walace Stegner sait ne pas abuser de parallélisme. Dans ce roman de plus de 700 pages sait ménager de pudiques silences dans un refus bienvenu de la tragédie. Le narrateur prétend, sans bien sûr tout à fait y parvenir, ne pas vouloir appesantir sur la sexualité de sa grand-mère. Il laisse dès lors une part de doute sur les amours de cet esprit victorien. Un soupçon d’homosexualité puis d’adultère. De la perte d’un enfant il ne résulte que la destruction d’une roseraie. Une si humaine absence de mots.

L’autre parallélisme dont n’abuse pas Stegner est celui d’une interrogation sur la vie de couple par ce qui pourrait paraître comme une apologie de la fidélité matrimoniale. On peut trouver réactionnaire les postures du narrateur mais il nous entraîne dans le mystère de ce couple et de ses aventures qui constituent le mythe fondateur des États-Unis.

 

 

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