Dire son nom Francisco Goldman

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La perte de l’amour, le deuil élégiaque mais aussi l’insurmontable perfection des souvenirs, l’imparable oubli et tous les indices comme autant de rétrospectives prémonitions. Dans une prose lumineuse, dans des fragments plus déchirants que déchirés, Dire son nom parvient au miracle de la présence, à l’évocation précise et sensuelle de NYC et du Mexique. Face à cet exercice narcissique, Francisco Goldman se confronte à l’appropriation de la douleur.

Parler de ce livre ouvre d’emblée à une réticence : de quel droit s’arroge-t-on la parole ? Surtout pour parler d’autrui. La laisser s’envoler sur un cadavre sous le vain (au sens le plus pictural) prétexte de redonner vie, voire seulement de reprendre sa propre existence, semble obscène. Une sorte d’indignité volontairement creuser tout au long de Dire son nom probablement pour donner une image de la culpabilité. Aura, sa femme meurt dans un accident balnéaire ; Goldman explore alors son œuvre en devenir, visite les décors de ses romans inachevés, nous livre des bribes de poèmes et de notes.

Assez étrangement, nous dépassons ce soupçon d’un embarrassant narcissisme quand le récit autobiographique se fuit dans une construction romanesque. Le récit de l’accident, des causes de la culpabilité est repoussé le plus longtemps possible. L’appropriation de l’œuvre de sa femme se cache derrière une réflexion (menée par Aura bien sûr) borgesienne sur le véritable auteur d’un texte, sur la question de sa traduction pour elle qui vit entre deux cultures. Ce « roman » en deux langues, américain et mexicain, aurait donc deux auteurs indistincts. Impossible alors de ne pas penser à Siri Husvedt et à ses jeux de dédoublements. D’autant que l’univers de Dire son nom est assez proche de celui de Tout ce que j’aimais : le New-York créatif et universitaire. Un milieu où ce n’est pas un drame de mettre six cents dollars dans un couvre-lit. Rappelons qu’il s’agit du salaire annuel de beaucoup d’auteur en France. Passons.

Insidieusement, Goldman excelle à donner une détestable image de lui-même avec une vision malgré tout assurée de son identité, voire de sa valeur. Contre-point surtout d’une société où la réussite matérielle sert d’unique valeur ce dont l’auteur prétend se détacher en y étant salement soumis. Traîner et picoler, d’un projet à l’autre, sans enfant ni grande perspective d’avenir. Façon sans aucun doute de tisser le motif de son image et méliorative d’Aura. Cet horripilant narrateur parvient alors à la transformer en véritable personnage littéraire. Avec les névroses, contradictions et obscurités habituellement accolées à ce terme. Déchiffrer des signes, inventer des prémonitions, comprendre les mises en garde de l’ironie du sort derrière l’idée qu’une vague de submersion vient de très loin. Celle qui a tué Aura était depuis longtemps formé, une houle se dessinant dans les rapports problématiques avec sa mère, dans cette perpétuelle invention de soi qui consiste à croire avoir un destin. Dire son nom restaure alors la grandeur et les souffrances d’une vie ordinaire.

Aura est prénommée ainsi par son envahissante mère en souvenir d’une nouvelle de Carlos Fuentes dont le personnage devient un axolotl. Le couple partira les poursuivre à Paris et leur disparition interviendra comme une prémonition. Dire son nom se livre alors à un travail sur le motif, une manière de correction de la façon dont Aura n’a su composer un roman sur la boue sur le pantalon de son père, lui aussi un disparu. Le roman regorge de subtiles mises en abyme, d’un visage de la création littéraire, de ses efforts mais aussi de la vie universitaire où les lectures ont disparu des études littéraires. D’une manière sympathique, sans naïveté tant il s’agit de restaurer les espoirs de sa femme morte, Dire son nom participe à la fabrique de l’écrivain et entretient ce mythe nécessaire : le roman reste, en dépit de sa disparition programmée, le moins mauvais outil pour dire le monde.

Chaque jour est une ruine fantôme. Chaque jour est la ruine du jour qui aurait dû être. Chaque seconde qui passe, tout ce que je fais ou vois ou pense, tout  est fait de cendres et de débris calcinés, les ruines de l’avenir.

Constat sans appel mais pourtant sans une once d’amertume. On s’attache à la peine, à cette difficulté de composer avec le deuil. Dire son nom ouvre alors sur une vision précise, recomposée sans le moindre doute, de ce qui est perdu. Aura devient alors une de ses présences de l’absence dont la littérature cherche à dire le nom.

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