Falaise des fous Patrick Grainville

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De la peinture avant tout de chose. Dans une plume lumineuse, colorée et sonore, Patrick Grainville nous livre une vie de Monet, entrecroisée avec les apparitions de Courbet. Plus qu’un roman, puisque sa trame est relâchée, redondante à l’occasion, Falaise des fous est une méditation sur l’art pictural, la poésie, et surtout sur ses aveuglements dont Grainville dresse un portrait sans appel.

Commençons donc par une réticence pour parler de ce grand roman. Falaise des fous donne parfois l’illusion de se perdre, de se noyer dans l’évocation sciemment documentée, dans ces citations tronquées peut-être trop abondantes. Notamment par une sorte de fascination négative pour Barrès, Drumont (« chantre du racisme et ténor de l’immonde ») et autres thuriféraires mortifères d’un antisémitisme revanchard, d’une haine patriotique meurtrière. Certes, Grainville ausculte alors avec minutie les conséquences de l’affaire Dreyfus, les façons dont « L’esthète solitaire et transi n’est jamais loin de la tentation virile de la terreur de masse. »  Mais il semble alors totalement oublié son roman dont la tension narrative est alors oblitérée. Au profit d’un délicieux et douloureux catalogue de ces présences décisives que furent ces artistes, tous plus ou moins en lien avec Étrétat et sa folle falaise, son incarnation du fou acharnement à ne pas renoncer à refléter les reflux de l’Univers. Tous ces poètes sont d’ailleurs capturés avec une belle intuition qu’il s’agisse de Rimbaud dont les visuelles voyelles altèrent la coloration de tous le roman, d’Apollinaire aux oxymores bellicistes, de Proust en tant que géant de la sensibilité et du verbe. Et Hugo bien sûr dont l’ombre plane sur tout le roman. Grainville parvient parfois à en retrouver la foi, l’ampleur et l’écho (« Il y a une révolte puissante en l’homme, c’est sa beauté, c’est sa grandeur» ). Mais le personnage n’a plus d’existence, on s’égare un peu dans sa perception un peu trop exacte de tous les événements. De la guerre de 1870, la Commune, les grèves de mineur, Dreyfus et la guerre de 14 (plusieurs pages saisissantes justement par collage – pour coller à l’époque – des perceptions de Cendras ou d’Apollinaire). On peut trouver tout ceci un peu long.

Je n’étais plus seul. Tant la langue riche, nourricière, luxuriante, m’abreuvait de la présence perdue, me submergeait de sa manne totémique.

Mais ne nous y trompons pas. Falaise des fous est un roman en faux-semblant. On le sait depuis Bison, Grainville s’intéresse avant tout au peintre comme une manière de modèle, de miroir où capturer une impression, une variation de la lumière, une coloration nouvelle. Dans des phrases amples et travaillées par le martellement de l’allitération, le miracle de la prose de Falaise des fous est atteint dans la description des œuvres qui ne saurait se réduire à une retranscription mais qui advient de ce qui monte « du choix des images et du rapport des sonorités. » . Une presque effarante beauté plastique se dégage de cette saisine d’œuvre de Monet « aux prises avec les épousailles de la matière et de la lumière. . » Les adjectifs s’acculent, les substantifs s’entrechoquent pour tenter, souvent avec succès, de traduire « cette révélation d’être dedans. »

Loin d’en être un connaisseur aussi sensible et renseigné que Grainville, la peinture dite impressionniste me semble, au premier regard, être devenu un cliché. Un art terriblement embourgeoisé, prétexte à des expos à succès où tout le monde est susceptible de se reconnaître. Falaise des fous ne masque pas cette progressive récupération de l’art. Même s’il en fait deux figures un peu trop antithétiques Courbet (dans la sublimation de la chair) et Monet (dans la sublimation de la lumière « dans son anxiété luxuriante ») ne sont pas exempt de cette accommodation. Pour ne point trop en révéler de ce roman admirable, il faut en reconnaître son ode à la création. De cette période (1868-1927), Grainville sait rendre l’exaltation, la croyance dans le progrès (une « possibilité de s’ouvrir à un futur indécidable, renouvelé ») et surtout dans un athéisme inquiet, spirituel et dont l’absence de réponse exige, sinon la création, du moins cette passion pour ce qui le font. Façon de ne pas oublier que la peinture n’existe pas sans ses spectateurs. Le narrateur, un rentier mélancolique, vit « dans la terreur du gouffre et son déni. » Il est en cela un suffisant spectateur. Il voit et vit la peinture. Falaise des fous renouvelle cette nécessité : pari admirable s’il en est.

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