Le ravissement des innocents Taiye Selasi

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Roman des non-dits, des sensations esseulées et surtout de tous les instants de chavirements, Le ravissement des innocents se révèle une fresque sensible et sombre, précise par son empathie. L’écriture de Taiye Selasi y brille comme une révélation, la construction de son premier roman entremêle avec maîtrise les émotions mal contenues de ses six protagonistes. Un ravissement.

Le ravissement des innocents s’ouvre sur une scène d’agonie. La prose de Selasi s’y impose d’emblée par son aptitude à saisir la beauté de l’aube de cet ultime instant. Il s’étire, impose ses souvenirs, ses regrets mais surtout ses apparitions. On se laisse porter par cette infinie dilatation de l’instant. Je goûte particulièrement ces romans où l’introspection impose sa temporalité et où il n’est alors nullement question d’imposer un temps réaliste, monté. Tout le roman se calcifiera sur ce temps suspendu. Toujours avec une belle précision et une ombre de lyrisme qui tente d’en saisir la portée plurielle. Un seul exemple de la façon dont Le ravissement des innocents incarne ce genre de situations sans abstractions : l’impossible acceptation de la mort de Kweku tient à son absence de pantoufles, lui qui, au Ghana, n’a jamais accepté de devoir marcher pieds nus. Taiwo découvrira, juste avant son expulsion, les plaies sur les pieds de son père dont il prend un soin maniaque, risible pour ses enfants. Le roman se refermer sur ces pantoufles et l’émotion que, l’air de rien, elles transmettront. Autant de 《 ces instants spécifiques (qui) fascinent. (…)Ces instants au cours desquels se jouent le dénouement .》

Ainsi que des distances d’un autre ordre, plus difficile à appréhender telles que douleur, colère, chagrin calcifié et ces questions laissées en suspens ou sans réponse depuis trop longtemps, silence et honte entre des générations de pères et de fils.

L’intrigue s’immisce dans la superposition de situations où le silence entre une famille s’instaure. Sans un mot, le père s’enfuit sur une injustice sociale et raciale. Silence. Notons la disposition typographique, le déchirement de paragraphes, l’entassement de phrases rend compte constamment de cette séparation. Contretemps. Contraste alors de ces instants de ravissement qui donne le titre français du livre. Une manière d’innocence, d‘amor fati , à laquelle Kweku parvient in fine. Douloureuse rédemption.

la faculté instinctive de se moquer du monde tel qu’il est, d’y trouver matière à rire, un enthousiasme inextinguible devant tout et rien, inexplicable tant donné la situation. (…). Plus jeune, il avait pris cela pour de la sottise, le ravissement des innocents. Une sorte d’incapacité à voir les choses.

Il paraît tellement improbable de partager la densité de nos aveuglement avec nos proches. L’histoire de ce roman donne en voir la texture 《 de ces moments qu’on ne prend jamais pour ce qu’il est. 》. Ce ravissement sera toujours ironique, un coup du sort qui porte alors sur le langage. Innocence étant aussi le nom de cette nuance de rose dont sera peint la chambre de la dernière née, celle qui porte le poids de sa difficile naissance, de n’avoir point connue son père. Au passage, l’adrénaline, la volonté de repousser la mort dans un univers clinique et mécanique est une obsession bien rendue tant elle est partagée comme un héritage inconscient entre le père et le fils aîné. Ce peu de conscience des aveuglements d’autrui apparaît alors comme une explication. Un des fils Kehinde, peintre dont l’art consiste à n’être pas là, est le seul à comprendre l’expulsion de son père, à percevoir une ressemblance, peut-être abusive, entre la femme de son frère et celle qui a chassé son père.

Une béance insensée, intolérable, incommensurable, apparaissait à présent autour d’elle, au-dessus d’elle, derrière elle, creusait un abîme en elle, un trou où une bouche : monstrueuse, mouillée, énorme et affamée. Insatiable. (…) Six, sept heures d’une béance qui s’était lentement pétrifié en un sentiment de solitude.

Toujours dans ce jeu de miroir inconsistant, autant d’hasardeux parallélisme d’une interprétation que se garde bien d’imposer la romancière, Folá, la mère advient comme un personnage lumineux. Comme éclairé par sa culpabilité. Pour souligner des 《fins en miroirs》avec une matérialité physique, nous assistons, impuissants, à ses prémonitions de 《 l’abolition d’une existence.》 Façon assez admirable de livrer la présence de l’Afrique. Folá est une métisse, moitié écossaise, moitié Ibo. On pense alors à L’autre moitié du soleil . Mais avec ici cette insistance sur le basculement et non sur l’Histoire. Difficulté à accepter de n’être qu’« un élément de l’histoire (générique)». Là encore un ultime ravissement puisque 《 S’il était possible de mourir sans identité, dissocié du moindre contexte, on pouvait vivre de cette façon》.

Disons surtout le plaisir de ce roman, sa fluide écriture, marquée et sensible.

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