Le bruit du dégel John Burnside

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Capturer l’étoffe de l’instant, les histoires ordinaires, douloureuses, dont il est constitué, saisir, au-delà du vide et de la fuite, l’âme du monde et la sérénité inquiète de ses magnifiques protagonistes, tel est le pari rempli (de silences insaisissables comme les rêves) du Bruit du dégel. Avec son opacité habituelle, son attention au climat, John Burnside livre un immense roman moral.

Retrouver l’univers si flottant et si ancré dans une réalité spécifique, sereine et d’une intranquille beauté, de John Burnside s’apparente au plaisir d’un retour dans une maison rêvée, dans les bribes de fantasmes d’un autre et qui pourtant, étonnamment, nous parle. Une même précision qui sait ne jamais parvenir à épuiser le réel, un monde forceps de récits mythique comme  dans L’été des noyés et surtout cette réflexion sur la narration dont le récit est le support, le prétexte parfois, comme dans ScintillationLes fantômes ont ici table ouverte. Kate, l’héroïne flottante du Bruit du dégel est toute prête à croire à eux, cherche dans l’alcool une façon d’arrêter le temps, trouve dans  《 l’évangile de la narratologie 》de Laurits, son arrangement sentimental fumeux et charismatique cinéaste, des dérivations fictives où ,  comme tous les héros de Burnside, se perdre pour  mieux se retrouver.

Ce qui lui fallait, à lui, c’était l’atmosphère, la texture, le climat. Quand les gens racontent des histoires, disait-il, ils mentent sur les évènements, alors qu’ils ne mentent pas sur ces aspects-là… du moins pas sciemment.

L’impossibilité de connaître un  récit, de mettre en mots son expérience sans la distordre pourrait paraître théorique. Burnside y échappe par une vraie moquerie à l’égard des enjeux posés à sa prose. On ne saura jamais si Laurits n’est pas un escroc, qui dans ses proches ne voit que l’étoffe de sentiments à phagocyter. La solution de l’image permet également au Bruit du dégel d’échapper à de pesants commentaires. Comme tout chez Burnside, les films sont décrits dans leur pouvoir évocateur et, partant, avec une charge visuelle et sensuelle impressionnante, durable. Comme Kate, dans l’écho d’une perte primordiale, le lecteur y saisit  le 《 miroitement d’un apres》. 《 Où peut-être  rien de plus qu’une irrégularité infime, discutable même, dans l’étoffe des choses.》Le cinéma tisse sa trame telle une incrustation et s’immisce comme un double discours. Les films de Laurits sont des séquences sans suite à l’image des chapitres du livre, dûment titrés. Kate est envoyée faire des enquêtes, recueillir des témoignages. Elle y rencontrera Jean Culver. Un autre de ses beaux personnages féminins de cette histoire où les hommes sont des ombres puis des fantômes. Notons, pour nous attarder dans la  narratologie, que Burnside souligne le confort de l’effacement que de s’instaurer narratrice. Dans ce récit de la contestation ( seul nos refus ont de la valeur affirme à nouveau le romancier), Jean ne prend pas partie, accorde sa sympathie à l’exigence d’équité, à cette compréhension, si utile actuellement, que nous ne nous battons pas tous pour la richesse.

Une fois de plus, Burnside montre que notre force vient de nos fêlures, de nos folies, de nos fantasmes. Certes, le cinéma est un discours d’accompagnement idéal pour remplir cet écran vide plein de mystère que serait l’histoire américaine. Le bruit du dégel n’en élude aucune figure attendue. Ce récit de fantôme plein d’un âpre réconfort n’aurait pu faire l’impasse sur le mythe fondateur de la disparition. On pense moins ici à La dissipation façon Thomas Pynchon qu’à La disparition de Jim Sulivan de tanguy Vieil. À sa manière, Burnside nous livre un grand roman américain et sait se laisser porter par ces récits pointillistes. Soulignons seulement la curieuse ferveur actuel à traiter du weather underground, ce mouvement terroriste dont nous parlait, par un culte équivalent de l’obscuration de soi, Paul Auster dans 4,3,2,1

Aujourd’hui , je sais qu’en réalité, on ne perd qu’une ou deux choses au cours d’une vie, peut-être même  qu’une dont tout le reste est l’écho.

Le bruit du dégel se révèle alors une parade de la perte. Avec minutie, ce qui captive Burnside s’est le devoilement de nos chambres pleines de figures. Emily Dickinson n’est jamais loin dans cette fabrique d’un lieu à  soi, de sa perception qui sert de temporaire reconstruction à Kate. Cette 《 zone intérieure de fantasmes et d’invention 》 devient le centre de gravité de cette histoire aussi joyeuse, confiante, qu’elle semble d’emblée grave et triste. Le titre original ( Ashland and vine) le suggère, l’étoffe du monde, son âme est emplie non pas de regrets mais de la façon dont on compose avec eux, on ne renonce jamais tout à fait à les transmettre. Raconter comment son père fut tué au croisement de ces deux rues permet à Jean d’être 《 heureuse ou, si elle ne l’était pas à proprement parler, sereine. En paix. Indépendante.》

Cette tristesse mise à nu, cette émotion effleurée, sert alors de support à l’interrogation éthique du Bruit du dégel. La citation liminaire de Penn Warren, de Tous les hommes du roi je crois, indique la portée de tous ces personnages dont la prégnance du vide contraint à la fiction, à ses fuites en quête de vérité. Tous ont l’immense sympathie du romancier, celle du lecteur aussi tant il en pressent les douloureuses compositions. Pour une fois, Burnside referme son histoire et signe ainsi son roman, si j’ose, le plus achevé.


Un immense merci aux éditions Metailliė pour l’envoi de ce roman à paraître le 23 août 18

Le bruit du dégel (trad Catherine Richard-Mas, 22 euros, 360 pages)

 

 

 

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