Laisser courir Philip Roth

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Premier roman de Philip Roth, dans son ampleur et ses variations de points de vue, Laisser courir se révèle d’une imparable finesse dans sa description d’états d’âme complexes et surtout  des complications de la vie de couple. Par les péripéties banales et tragiques de Gabe Wallach, Roth nous livre un portrait moral, très littéraire dans son  aptitude à se refléter dans une multitude de personnages dont, déjà grand romancier, Roth parvient à faire vivre l’attachante, l’agaçante, singularité.

Marquons une petite pause dans l’évocation des livres à paraître. Parler de livres non encore publiés renforce ou enfoncé plus avant à cette appréhension de viduité aux origines de ce carnet de lecture : une parole toute de virtualité, de devenir. Parlons donc d’un livre plus ancien, facilement trouvable et pour un prix relativement peu élevé. Avant d’obtenir le privilège de recevoir gracieusement des exemplaires des romans à paraître, je concevais, à l’occasion, un certain agacement (plein  d’impuissance) à entendre parler que de romans brochés, bien trop dispendieux pour mes faibles moyens. Ne sombrons pas dans ce travers de ne pas nous inquiéter du prix des livres dont je parle d’abondance…

Venons-en à Laisser courir. Même si ce préambule n’est pas si éloigné des préoccupations centrales de ce premier roman à l’ampleur (900 pages dans sa version poche) magistrale. Impuissance et frustration matérielle, désœuvrement argenté face à la perpétuelle inquiétude financière de la pauvreté sont les maîtres mots de ce roman que l’on pourrait qualifier de dialogue morale. Le nom auquel j’ai constamment penser au cours de ma lecture est celui de Dostoïevski. Pas seulement car il s’agit d’un de mes projets de relectures qui me revient depuis quelque temps. Sans doute, d’un point de vue moins strictement personnel, par cette confrontation d’idées auxquelles on adhère sans pouvoir les distinguer, voire chez Roth leur attribuer d’autre vérité que celle du vécu.

Alors, certes, on pourrait adresser à Laisser courir le repproche trop automatiquement fait aux  premiers romans. Leur auteur aurait voulu trop en mettre, se disperse un peu. Une partie de ce roman, toujours admirable à ne jamais susciter l’ennui et à départager ces différentes atmosphères et décors, semble ainsi s’égarer dans cette tradition si américaine du roman de campus. Le prof de fac est un personnage plutôt banal, une façon sans grande  nouveauté d’apporter un discours critique sur le roman  en train de se dérouler. Dans La disparition de Jim Sulivan, Tanguy Viel démontait habilement ce tropisme.

Dans différentes interviews, Roth prétend, nous apprend la préface (curieusement évaluatrice) que ce premier roman aurait été un  exercice de depersonalisation, d’effacement de soi. Contrairement à toute son oeuvre à venir où  la  reconnaissance autobiographique se joue comme un contrepoint, une contre-vie, l’auteur, très éventuellement, se reconnaît dans le dédoublement de ces deux personnages masculins. Gabe et Paul, deux aspirations à l’éthique, à la reconnaissance de la droiture de leur conception. Paul sera rattrapé par un mariage malheureux. Il incarne alors ce romancier, dangereux dans toute université car il a l’outrecuidance de n’avoir aucun système critique. Gabe lui est un dilettante épris de la 《virginale》 distinction d’Henry James. Dans la mise en discussion de la posture narrative de ce romancier, nous touchons à une définition de celle de Roth. Pour lui, il ne sera jamais question de s’arrêter à l’entrée de la chambre matrimoniale. Les mystères spirituels, nos états d’âmes les plus iinquiets y trouvent déjà une manifestation charnelle.

Ce que j’aimerais appeler mon âme, ce que je voudrais considérer comme   ce qu’il y a de plus humain chez moi, était comme une vapeur sur laquelle je n’avais pas de prise ; elle fuyait toute expression, elle refusait de modeler ma vie.

    La partie la plus réussie de ce roman me semble tenir à la capture de ce genre de tourments, disons, métaphysique. Tout le talent de Roth  est de leur trouver une inscription matérielle, historique et de transmettre l’ensemble en ressort dramaturgique. Ce livre de 1962 semble alors avoir peu vieilli. Peut-être moins que Couples de John Updike qui se développe sur les mêmes thématiques. La crainte de l’enfantement, les conséquences d’un avortement clandestin opèrent ici comme re délateur d’un choix non fait. Laissons courir. Dialogue dès lors de couple, persistance de l’incompréhension, belle attitude à se tourmenter. Le malheur au fond de ce livre drôle et grave.

Le chemin n’est pas loin de la comédie au malheur total, plus court qu’on pourrait imaginer, quand la comédie commence, comme c’est souvent le cas, afin de combler une brèche.

  Laisser courir autopsie les rôles dans lesquels – pour répondre à une angoisse primordiale dont Roth n’ignore aucun motif – nous nous enfermons. Gabe et Paul se limitent à celui de bon fils, d’hommes imparfaits comme l’oncle Arshe ou du père crampon, manipulateur malheureux. Tous se croient d’une 《 innocence impardonnable》, s’immiscent dans la vie des autres pour faire, prétendent-ils, leur bonheur.  Soulignons aussi le rôles prépondérant et complexe des deux personnages féminins de ce roman. Libby inspiré des passions maladives, se tourmenter de ses aspirations contradictoires et Martha qui hésite entre une morne sécurité et son goût bohème, beatnick, transmué en aptitude à ne croiser des gens au moment où ils se trouvent dans une crise de leur existence, 《 à une névrose et demie de l’héroïne 》. Dans des dialogues ciselés et rythmés, Roth laisse entendre le ressentiment de leurs affrontements, la façon dont nous y cherchons tous autres choses.

  Mais il vaut mieux que certains chapitres et certaines douleurs restent sans conclusion. Ils ne peuvent pas être conclus… Tout cequ’il faut c’est le savoir sur le moment.

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