Sunset park Paul Auster

9782742799343

Roman tragique et léger, empli du deuil de vies innacomplies, Sunset park nous entraîne dans une Amérique expropriée. Bien davantage que la crise des subprimes, Paul Auster creuse ses obsessions : de la disparition au dédoublement, du cinéma au base-ball en passant par l’univers de l’art et du livre. D’une construction sautillante, Sunset Park passe d’un personnage à l’autre et laisse alors progresser une intrigue pleine d’ellipses, de ces vides et autres rebuts dont nous sommes constitués.

De prime abord, Sunset Park semble un roman mineur. Disons plutôt de transition, une manière de bilan d’étape comme paraît l’être Le Grand Nord-ouest dans l’oeuvre d’Anne-Marie Garat. Sunset Park ne se dote en effet pas de l’ambition formelle ni de l’ampleur romanesque de 4,3,2,1. On y retrouve avec beaucoup de plaisir, et une notable facilité à se laisser happer dans cet  univers romanesque faussement simple, beaucoup de motifs similaires : la mort d’un frère dont on porte la culpabilité, au point d’avorter une possiblement prometteuse carrière dans le base-ball, une même attention à ce qui aurait pu advenir.

Les choses qui ne se produisent pas, sur les vies non vécues, les guerres qui n’ont pas été livrées, sur ce monde d’ombres qui s’étend parallèlement au monde que nous prenons pour le monde réel, le non-dit et le non-fait, le nom remémoré

Soulignons surtout sur les jeux de masques subtils du romancier puisque ces paroles sont prononcés par un romancier, personnage adventice, ami de Moris Heller, grand éditeur qui s’invete  des identités fictives pour suivre de loin son fugitif de fils. La réalité chez Auster ne paraît pouvoir se figurer que dans un dédoublement.  Tous les multiples personnages de ce roman, dont le point de vue se succède, se ressemblent peut-être un peu trop. Non tant dans leur façon de figurer un destin en suspension à cause d’une crise économique dont le rôle paraît parfois un rien théorique que dans leur commune manière de s’intéresser non pas aux 《 choses mêmes, mais à l’image des choses》. Miles Seller, furtif au nom d’une culpabilité toujours potentielle, est récupérateur de rebuts en Floride. À l’image du narrateur dEureka Street, il est l’ultime maillon de l’expropriation d’une vie à crédit. Il vide les maisons récupérées par les banques. Le thème de la crise me semble avoir été traité seulement à la marge, récupéré à la toute fin dans un dernier paragraphe un peu trop appuyé malgré la légitime indignation pour cette catastrophe déjà renflouée, oubliée par  eux qui n’en ont rien subit et qui en sont responsable.

Sunset Park prend en charge cette mémoire d’une façon viable par un nouveau dédoublement. Alice écrit une thèse sur la mythographie des hommes de retour de la seconde guerre mondiale. Difficile de ne pas songer alors à Élegie pour un Americain de Siri Husvedt. Nous reviendrons sur  ce biais interpretatif qui a la beauté des contresens. Chez Auster la mémoire reste une image des choses, une incarnation supérieure. Alice se passionne pour un  film  : Les meilleures années de nos vies. Qu’importe son existence documentée pour renvoyer à ce réalisateur mythique, disparu bien sûr, poursuivi dans Le livre des illusions. Auster, avec une attachante tendresse sait se moquer de la nostalgie pour une mémoire tangible, matérielle au moment où la crise financière aurait dû pointer les dangers d’un excès de dématérialisation. Bing, un des personnages les plus captivants par son  attraction pour Miles (un double réussi de lui-même ? )  joue du jazz pour l’aspect obsolète et s’entête à réparer des objets mécaniques dont plus personne ne se sert. Auster suggère ainsi une image un rien déprimante de la littérature. Mais toujours avec tendresse et compréhension pour les essais de ces personnages. Au point d’en faire l’ultime masque des redoublements (pour emprunter le terme qui, selon Vila-Matas dans Mac et son contretemps définit un romancier) serait dans Ellen qui, pour saisir ces《  détails qui défilent et qui, au bout du compte donnent 》au livre sa texture dessinent des nus

Elle veut que ses corps humains transmettent ce qu’il y a de miraculeusement étrange dans le fait d’être en vie.

    Cette radicale étrangeté de notre présence au monde, la soudainneté de cette conscience, est d’ailleurs la formule par laquelle Auster dédicace ce roman à sa femme Siri Husvedt. Tout ce que j’aimais se présentant alors possiblement comme la version lumineuse de ce roman assez pessimiste.  Mais il faut en garder le plaisir de la lecture, sa très habile dans une écriture admirablement effacée.

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