Le maître des illusions Donna Tartt

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Par le récit d’un meurtre tragique et dyonisiaque, sordide et manipulateur, Donna Tartt met en scène notre construction de nous-mêmes par des récits mensongers ou arrageants. Le maître des illusions se lit comme un polar retors, un jeu sur les codes du roman d’initiation, de celui de campus pour explorer avec finesse les conséquences d’un geste. De l’irréalité de ces jeunes gens fortunés se dégagent, par contraste, un portrait d’une certaine Amérique.

Commençons, comme d’habitude, par un regret. Une grande partie du charme de l’intrigue tient aux discrètes indications du narrateur de son peu de fiabilité. La piste peut-être aurait pu être approfondie. Donna Tartt déjoue nos attentes d’un rebondissement final : les perpétuels mensonges de Richard Papen tendent vers une forme de vérité. Dès le prologue, la prise de distance avec un réalisme renseigné charme. D’emblée le soupçon et l’irréalité deviennent le ferment du drame. Comme tout groupe, celui auquel rêve d’appartenir Richard a besoin d’un témoin extérieur. Les happy fews appellent d’adulateurs impétrants ; les désillusions du snobisme – comme le pressentait Marcel en imaginant la duchesse de Guermante – demeurent un ressort dramaturgique efficient. Notons au passage l’habilité avec laquelle Le maître des illusions évite toute datation pour s’inscrire dans l’univers perdu, archéologique, d’une langue morte, le grec. Une façon surtout de resserer l’intrigue sur l’impensable. Parler de quelque chose, le meurtre d’un témoin génant très vite deviner comme un acte ridiculement existentiel, le rend possible, le rend pensable. Parler le grec, penser en grec resterait une approche de l’impensable.

À l’instar du Chardonneret, Donna Tartt sait se plonger dans la psyché de ses personnages sans jamais la surplomber. Jamais, la romancière ne se moque de ses étudiants groupusculaires, de leur snobisme malhabile et ainsi la perversité de leur manipulation heurte de plein fouet. Au-delà du soupçon que l’histoire aurait pu être racontée autrement, que le narrateur n’est pas si innocent (il n’accepte pas de voir ses mensonges percés à jour), cette quête des limites de la conscience et surtout d’une vie plus réelle que ses inconséquences festivités estudiantines paraît compréhensible sinon souhaitable. Le roman dessine une approche de la si estimable culture grecque. Sa vulgarisation n’a rien de honteux et offre même un peu plus de profondeur que celle de Mendhelson dans Une odyséee. Ne serait-ce que par ce genre de notations : « Car si l’esprit moderne est discursif et fantasque, l’esprit classique est étroit, résolu, imparable. » ou encore

ce que j’aime dans le grec, un langage innocent, sans piège ni détours, un langage obsédé par l’action, par la joie de voir l’action multiplier l’action, de voir l’action s’avancer implacablement et d’autres actions encore s’aligner de chaque côté avant de se de se former en arrière-garde, une longue rangée de cause et d’effet tendu vers l’inévitable, la seule fin possible.

On pourrait certes repprocher à la romancière de ne jamais mimer cette roideur antique comme la décrivait Leiris. Le livre peut paraître long mais une grande partie de son attrait tient à sa capacité à relier ses volutes et autres fantasques digressions discursives et modernistes. Aucun regret dans ce roman. Alors, la beauté dans la terreur, la fascination pour la froideur intellectuelle, le culte au soupçon socratique du maître peuvent paraître d’affreux topoï. Il s’agit sans doute surtout de déjouer une autre attente. Julian Morrow – je ne dévoile pas grand-chose – ne sera pas ce maître des illusions. Juste un être, selon la très belle formule de Tartt, « moralement neutre », un sélectif pourvoyeur d’action

D’une façon assez subtile, comme tous les romans nous suggère Si par une nuit d’hiver un voyageur… d’Italo Calvino, Le maître des illusions est un jeu de miroir. Pas un hasard si une des ultimes péripéties porte sur un miroir briser. Cependant, la part spéculaire de ce roman jamais ne prend le dessus sur un simple jeu de miroir, un heurt de la sociabilité qu’affrontent maladroitement ses jeunes gens fortunés. Leur professeur, Julian, leur renvoie une image flatteuse d’eux-mêmes. Il en occulte, comme il le fait pour lui, toutes les bassesses. Sans le juger, la romancière montre les dangers de cet aveuglement.

Quelques fois, quand il y a un accident, que la réalité est trop étrange et brutale pour la comprendre, le surréel l’emporte.

Toute cette petite bande flotte dans une ouate alcoolisée et médicamenteuse. Le premier crime est habilement recouvert de cette fantastique incertitude. Les motifs du second crime resterons dans l’ombre. Une manière de responsable est désigné ; s’il doit à tout prix y avoir un coupable ce serait surtout la perversité de nos rapports sociaux. Donna Tartt en met en lumière l’ordurière et ordinaire saloperie. Aucune attraction  pour ce milieu où l’argent rend tout irréel et inconséquent, juste une façon de souligner le gouffre entre les êtres. Dès lors, l’atmosphère du Maître des illusions, comme elle oscillait entre modernité et concentration classique, entremêle l’irréalité et le surgissement d’une réalité soudainement infiniment trop signifante. Un très long cauchemar à la précision saillante. Richard dort beaucoup, prétend voir presque toutes les scènes baignées d’ivresse sans oubli. Lui qui croyait ainsi échapper au factice de sa natale lumière californienne. La découverte d’un papier à lettre, de ne pouvoir payer l’addition, la panique d’être découvert, la crainte d’être manipuler sont alors rendu avec toujours un zeste de doute qui rend tout ceci crédible. Justement parce qu’ils ne sont point trop nombreux les rebondissements de l’intrigue vous porte dans cette lecture le plus souvent captivante. Et ceci sans parler de la vision d’une Amérique désignifiée, celle si bien mis en scène dans le fascinant Moins que zéro de Breat Eston Ellis que la romancière remercie en exergue. Une lumière californienne, une absurdité douloureuse et festive, sympathique néanmoins car tragique.

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