À couper au couteau Kris Nelscott

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Second volume des péripéties de Smokey Dalton, toujours emporté dans les sanglants événements d’une Histoire américaine perçue de son côté noir, toujours porté par une écriture au rythme décisif, À couper au couteau se révèle un grand roman noir, captivant pas seulement par sa singulière perception de la Convention, et sa répression, des démocrates à Chigaco lors de l’été 1968.

Pas toujours aisé de déceler ce qui fait la tenue et la grandeur d’un polar. Le moins évident étant sans doute que les aliments les plus usuels se révèlent souvent les meilleurs. Après la solidité renseignée et empathique de La route de tous les dangers, Kris Nelscott poursuit avec bonheur son entreprise de retracer une Histoire de la contestation pour les droits civiques. Avant de parler de sa perception historique, soulignons son habilité à créer une série.

Plus que tout autre genre littéraire, la tenue d’un polar tient, qui sait, à son montage. Les séquences de À couper au couteau sont linéaires et pourtant Kris Nelscott parvient à revenir sur les épisodes de La route de tous les dangers sans qu’il soit catégoriquement nécessaire de le lire. Le passé de Smokey Dalton est distillé comme autant d’indices au fil d’une prose très sèche où – dans la meilleure tradition noire – chaque acte exprime une pensée et finit par révéler une psychologie pas si simple que cela. Notons aussi le plaisir si simple de voir ressurgir un méchant surtout quand, sans grande nouveauté mais avec une terrible efficacité, il dessine une doublure négative du protagoniste.

Par sa grande économie de moyen, par la modestie de son personnage qui jamais ne fait étalage ni de son éducation ni de ses certitudes ou pires de ses vices souvent trop automatiques dans le polar, Kris Nelscott poursuit une démarche véritablement historique. Certes, après l’assassinat de Martin Luther King, parler de l’été 68 à Chicago peut sembler une manière de revenir à de faits trop largement connus au risque de sombrer dans une historicité événementielle. D’autant que Chicago en 1968 semble suivre une certaine mode littéraire. Comme il me semble que le début des années 90 fasse son entrée dans le domaine littéraire (que l’on songe par exemple Au grand leader viendra nous voir ou au Bûcher), la littérature américaine aime revenir sur ses années 60 avec, en ce moment, une dilection particulière pour les troubles de Chicago. Paul Auster dans 4 3 2 1 en donnait une perception blanche, conscient que cette contestation était le fait de petits blancs bien nourris et, au fond, assurés de leur avenir.

Kris Nelscott l’affirme avec force impossible pour qui vit aux lisières de la misère de se moquer de sa propre sécurité. Smokey promène alors son opinion défavorable sur les contestataires. Alan Ginseberg n’est qu’un barbu parmi la foule. Une belle façon alors de n’être pas du bon côté pour éviter de se placer face à ceux qui, moralement, avaient indéniablement raison. Une perception sans doute exacte : Smokey se plaint de leur hygiène et de leur allure. Il faut être riche pour se moquer de son apparence. Mais il faudrait être insensible pour approuver la répression. Ancien militaire, Smokey oscille et offre ainsi une vraie richesse de perception de cet événement.

Kris Nelscott ne reprend pas tout à fait les ingrédients du premier volet : on pourrait presque regretter que Smokey ne se plonge pas dans une autre enquête qui perturbe et dès lors révèle la teneur des événements historiques. Le meurtre d’enfant et la recherche de ses poursuivants le plonge malgré tout dans une vision périphérique de l’événement. Il est employé de l’hôtel où se tiendra la Convention démocrate. Un poste privilégié comme le sait Philipp Kerr notamment dans Les pièges de l’exil. Mais Smokey est noir et donc relégué, invisible au mieux. Son enquête reste une histoire de ségrégation, impossible d’en sortir. Au fond, ce qui fait tenir ce très solide polar est le plaisir pris à le lire.


Un grand merci aux Édition de l’Aube pour cet envoi

À coupr au couteau (trad : Luc Baranger, 471 pages, 12 euros 90)

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