Trajectoire Richard Russo

51DxvzOHDAL._SX195_

En quatre nouvelles, Richard Russo paraît délaisser son univers habituel des  grills de l’Amérique dite ordinaire. Pourtant, Trajectoire avec une discrète humilité, un talent sans frime pour donner poids aux situations ordinaires vécues par ses protagonistes en demi-teintes, nous peint à nouveau de ces personnes pour lesquelles cet immense auteur sait montrer tendresse et compréhension. On se laisse alors happer par une douce circulation entre ces histoires de basculements.

À l’ordinaire piètre lecteur de nouvelles, toujours déçu de quitter un univers, j’avoue mettre totalement laisser porter par celles de Richard Russo. Sans doute pour ma tendresse pour l’auteur qui jamais ne se hausse plus haut que ses personnages, théorise ses récits, les commente ou veut à toute force en tirer une morale. Disons, sans vouloir se montrer exagérément flatteur, que le romancier a su briser mes appréhensions. Russo me paraissait, avant cette lecture particulièrement à l’aise dans le format ample d’histoires au long court dont il déjouait répétitions et échos.  Que ce soit dans Quatre saisons à Mohawk, Le déclin de l’empire Whitining ou, plus récemment, dans À malin malin et demi, sa construction de l’intrigue était trop savante pour être transparente. Une insidieuse répétition de motifs, une possible fausse piste ironique.

La cohérence du recueil se révèle de cet ordre : chacune des histoires semble poursuivre l’autre par la reprise d’un thème adventice. L’héroïne de « Cavalier » a un fils handicapé et, faute de se trouver elle-même dans le monde universitaire, est en proie avec tricheur. La deuxième nouvelle, la passionnante, « Voix » reprend ce thème de cette singularité difficile mais pour y adjoindre la compétition entre deux frères. Une lutte fratricide que l’on retrouvera illustrer dans  « Intervention » où le père du héros, qui se débat avec un cancer, se souvient des disputes de son père et de son oncle. La dernière, peut-être pas la plus réussie, reprend le thème du cancer pour l’attribuer, si j’ose dire, à la culpabilité du héros de délaisser sa femme, malade, pour vendre un  scénario afin de disposer d’une assurance santé. Il est, je trouve, une certaine beauté à ce qu’il soit impossible de ne rien en conclure.

Un format un peu plus court semble alors devenir un prétexte pour l’auteur pour s’aventurer hors de son univers familier. Nous ne serons pas plongés dans une ville imaginaire du Nord des États-Unis, frappée par la crise industrielle, les héros ne se réfugient pas dans des restaurants crapoteux mais que Russo sait rendre si attachant. Comme il le dit à propos de l’héroïne de sa première nouvelle, un instant le lecteur peut se demander s’il ne manque pas dans ce travail bien fait quelque chose d’aussi essentielle qu’une implication personnelle. Richard Russo échappe à ce reproche sans doute un peu idiot d’abord par le fait que son travail n’est pas si bien fait qu’il paraisse consciencieux et sans aspérité. Il ne se laisse pas aller à la facilité de la chute ni à celle de la cruauté. Confiant et empathique malgré les situations souvent peu joyeuses, l’auteur a le rare talent de savoir s’effacer devant des personnages qui existent par leurs doutes et leurs manquements auxquels Russo sait donner la dose exacte de détails pour pouvoir être partagé : un portail d’un garage pour une voiture et demi qui s’ouvre mal, une chanson qui hante comme le retour du refoulé, un portable qui reçoit avec retard les messages et appels, une margarita à 100 000 balles…

Apparemment, elles préfèrent une coquille vide à une coquille remplie de ce qu’elles refusent de nommer.très

Dans leurs questionnements intérieurs, contemplatifs et sans doute un peu trop gentils, nous entrons de plain-pieds dans l’univers si attrayant de Russo. La nouvelle « Voix » comme c’est redites différenciées dans « Intervention » nous en livre peut-être même des clés d’interprétations. Les livres de Russo posent cette simple question : comment être un homme ordinaire ? comment cesser de vouloir à tout prix se singulariser mais aussi comment jalouser ceux qui font commerce des belles paroles avec lesquels ils semblent habiter bien plus entièrement leur existence que ceux qui, héros privilégiés de Russo doutent et aident ? Miroir bien sûr romanesque. Tous les personnages, avec dès lors une forte cohérence à tout ce recueil, se demandent s’il n’aurait pas été possible d’inventer une autre trajectoire. Leur humanité si touchante tient à cette capacité à vivre d’autre vie, à s’y projeter. Une aptitude qui fait que les personnages de Russo sont toujours aussi denses, attachant au sens où l’on se voit soit osciller dans leurs hésitations. Et toujours un humour discret, un espoir qui, comme chez le Burnside de Le bruit du dégel, s’entête à briller d’un ultime et improbable éclat.


Un grand merci aux éditions de La Table Ronde pour cet envoi

Trajectoire (trad : Jean Esch, 296 pages, 21 euros 80)

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s