Le tour du monde du roi Zibeline Jean-Christophe Rufin

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Idée assez surprenante de reprendre un personnage dont l’existence réelle et aventureuse se suffit à elle-même. Jean-Christophe s’y adonne pourtant avec le destin, de la Sibérie à Madagascar, de Auguste Benjowski. Écrasé sous le matériau historique, Le tour du monde du roi Zibeline égraine les péripéties sans leur insuffler d’inquiétude, traverse les paysages sans les décrire, enferme ses personnages dans une enveloppe creuse.

Il est une facilité à « détruire » un livre, à exposer toute la mauvaise foi du peu de plaisir qu’il nous a apporté, dont je me sens ennemi. Dire ceci résume peut-être efficacement mon impression de lecture : si les éditions Folio Gallimard n’avait pas eu l’amabilité de m’envoyer ce roman, jamais je ne me serais penché dessus et sans doute ne l’aurais-je pas fini. Tentons malgré tout de débrouiller ce qui n’est pas du dédain. La critique comme exercice de style équilibriste.

Commençons alors par une aversion que cette lecture n’a pas trompé. Le nom de Rufin n’éveille aucune sympathie. D’une façon parfaitement idiote, je l’associe à une émission de France Culture que j’ai eu le malheur d’entendre à plusieurs reprises. Le dimanche midi, je crois que ce n’est plus le cas, l’homme recevait d’une petite culture prétentieuse, élégante et équilibré, sans inquiétude ni passion, sans torture personnelle ni éclat ou excès. Le tour du monde du roi Zibeline s’avère, hélas, à cette détestable image.

Pas très sérieux de partir avec de tels a priori. J’avoue n’être point parvenu à les dépasser. D’abord par le style sans la moindre aspérité, se voulant transparent, mais révélant surtout un manque d’audace, voire de vie très vite lassant. Une sage et parfaite reconstitution n’en doutons pas. Un pastiche pas assez appuyé de la langue de l’époque mais toujours avec une volonté didactique qui pourrait être louable. Ne pas égarer son lecteur est une grande qualité, savoir vulgariser un savoir un immense talent. Réduire le XVIII ème siècle à une carcasse vide, une impardonnable faute de goût. Pour être inutilement méchant, j’ai souvent eu l’impression de parcourir une très mauvaise imitation de La philosophie des lumières pour les nuls. Certes la lutte contre les superstitions requière encore toute notre attention. Diderot, d’Holbach voire Voltaire sont des compagnons pour ces temps. Mais quitte à les mettre en scène pourquoi n’en pas user de leur tranchante ironie.

À l’arbitraire des tyrans s’attache l’arbitraire de leur justice.

Constat d’une insurpassable acuité, non ? Le monde en tremble encore. Un coup à perdre son poste d’Académicien. Pour essayer , cependant de n’être pas totalement injuste, disons que la partie parisienne du roman est sans doute la moins mauvaise. Même si à aucun moment on sent l’âpreté du décor, les contours sensuels de la vie que l’on menait dans cette capitale miséreuse et en pleine discussions. Si vous voulez vous plongez dans l’odeur et la matérialité de ce Paris, je vous invite plutôt à découvrir Une éducation libertine de Jean-Baptise del Amo.

Les décors des voyages de ce héros se révèlent tellement dépourvue d’aimantation que l’on peine à l’y suivre. La Sibérie est désertique, le Japon plein de parfum de fleurs et de soie. À tel point que le meilleur moment de la description peu évocatrice de ces voyages fut un référence à Okhotskt dans Elonor Frey, elle, savait dans En route pour Okhotsk, nous donner le désir. L’évocation de Madagascar est moins magistralement ratée. Mais jamais on y sent sa fièvre, sa créolisation qui aurait mérité une langue plus nue, vivante, n’ayant pas peur de l’outrage.

Le décor pourrait n’être qu’une toile de fond si les personnages avait des contours plus marqués. La parole, pour donner un certain allant au récit, se divise entre Auguste et sa femme Aphanasie. Las. Cette division reconduit tous les clichés : l’homme s’empare de l’autorité comme si c’était naturelle, la femme cause chiffon.  Le seul débat, possiblement intéressant, est repoussé au final et à peine traité : fallait-il civiliser pour sortir les sauvages de leurs superstitions, les confiner dans le mythe ethno-centrée du bon sauvage ou les prendre pour ce qu’ils sont, des êtres faillibles ni meilleurs ni pires que nous ?  Tout ceci est expédié. Le pire, sans doute, est cette façon de rendre les personnages constamment positifs, sans question ni inquiétude. Autant dire que l’on se fout, dès lors, de ce qui leur arrive. D’autant que Rufin excelle à désamorcer toute tension narrative en annonçant sans cesse ce qui va se passer pour mieux le rendre inconséquent.


Merci aux éditions Folio Gallimard pour cet envoi.

Le tour du monde du roi Zibeline (406 pages, 8 euros 30)

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5 commentaires sur « Le tour du monde du roi Zibeline Jean-Christophe Rufin »

  1. Critique totalement injuste, elle part déjà de l’antipathie que lui inspire l’auteur avant même la lecture du roman. La construction du roman , originale , offre à égalité la parole à Auguste et à Aphanasie dont voit le combat pour gagner sa place en tant que femme dans ces aventures.
    Autre intérêt du livre, il ouvre notre vision trop européenne de cette période aux dimensions du monde: de la Sibérie où on découvre qu’il n’a pas fallu attendre le goulag pour qu’on y envoie tous les ennemis du régime, aux Etats-Unis , à Madagascar. Heureusement qu’il n’y a pas eu de trop longues descriptions de tous les pays traversés, l’évocation qui en est faite suffit à rendre compte de la diversité des paysages , des mœurs, des peuples.
    Bref, un bon moment de lecture

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    1. Tout le problème de ce roman est là : rendre compte de la diversité des paysages des mœurs, des peuples, comme vous dites est une louable entreprise. J’ai trouvé que le roman y échouait totalement : les décors n’ont pas un instant existé à mes yeux, les personnages à peine plus.
      La critique est injuste, je l’assume totalement. Comment pourrait-il en être autrement.

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  2. Bon, déjà, pour commencer : je n’avais déjà pas envie de lire ce livre. (ahem)

    Après, je ne sais pas quoi en penser. (je ne connais pas l’auteur, je le précise) Ses intentions sont à priori louables, mais trop de vulgarisation tue la vulgarisation… Pour les descriptions, cela dépend aussi du reste. Bref, je pense qu’il faudra peut-être que je le lise… Mais comme je l’ai déjà signifié, il est trèèès loin dans mes priorités de lecture.

    Je trouve que c’est une bonne chronique, on voit bien quels sont les défauts qu’on peut y trouver. Selon le commentaire plus haut, la chronique est injuste, peut-être… Je ne sais pas, mais je l’ai quand même trouvé intéressante.

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