Babylone Yasmina Reza

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Satire sautillante du vide de nos vies, de ce qui s’efface à la lumière de ce qui revient, Babylone se révèle souvent caustique dans son sens apprêté du détail. Yasmina Reza montre toute sa délicatesse quand le roman dépasse la critique sociale et s’incarne en de sentis instantanées photographiques.

Évacuons d’abord ce qui pourrait entraver la lecture de ce roman : la narratrice, happée par sa vie matérielle, est détestable. Elle porte une critique sociale dont la portée paraît rebattue. La petite bourgeoisie, celle des professions intellectuelles, se confronte à son propre vide, s’attache, comme la narratrice de Babylone à ses crèmes et à ses aspirateurs, elle manquerait de grandes suites narratives. Peut-être mais, me semble-t-il, avant de parler de la perte de valeurs, faudrait m’expliquer quand elles avaient réellement court. À quel moment sommes-nous censés avoir cru unilatéralement et uniformément à une explication cohérente du monde ? Soulignons toutefois que Reza a l’intelligence de laisser ces considérations en arrière-plan notamment grâce à un récit rythmé et d’une frappante brièveté.

Elle saisit ce que saisit n’importe quel photo, un instant pétrifié qui ne se répétera plus, et n’a peut-être pas eu lieu comme tel.

Cet attachement symptomatique au détail fait, peu à peu toute la saveur de ce court roman. Le récit du drame, un meurtre à cause d’un coup de tatane à un chat, est alors rendue à sa cauchemardesque irréalité, tout au moins sa radicale extériorité. Comprendre ses motivations appartient, sans doute, toujours à la gratuité interprétative. Certes la narratrice s’en dédouane un peu aisément. Elle qui ne comprend que ce qu’elle peut toucher se révèle, in fine, touchante dans sa façon de se sauver de la « non-consistance. » À l’image de la victime qui, à sa façon, en privilégiant le rythme au sens, le chant et la sauvegarde abstraite des animaux, a « escamoté le néant. »

Il faudrait s’en tenir à ses fulgurances. On ne peut espérer aucune continuité dans l’existence.

Le vrai charme, à mon sens, de ce roman reste dans ses dédoublements photographiques. Pour repousser la survenue du drame, son explication dans la conscience que « le langage ne traduit que l’empêchement de s’exprimer. », le récit est entrecoupé des images du passé. Un ancien amant photographe, alcoolo et beau parleur dont le devenir hante la narratrice. « Mais qu’est-ce qu’un type qui meurt d’une cirrhose du foie à trente-six ans peut devenir ? »  Ils buvaient de la Valstar et du Picon-bière. Le détail s’incarne alors dans chaque personnage par cette fascination pour sa façon de s’habiller souvent pousser jusqu’à l’absurde. Pourtant chaque personnage en détient alors une indéniable présence scénique. L’éclairage, pour rester dans le vocabulaire théâtral, se dote de magnifique subtilité, comme s’il ne nous restait des endroits où l’on passe que des fenêtres, des lumières incertaines

On se parlait dans ce mélange de jour et de lumière qui ramène au pressentiment accablant des dimanches.

Ne serait-ce que pour ce genre d’éclats, il faut lire Babylone.


Merci aux éditions Folio Gallimard pour cet envoi

Babylone (224 pages, 7 euros 25)

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