Le garçon Marcus Malte

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Ample et rageuse fresque sociale, Le garçon, avec un vrai sens du rythme et une mécanique romanesque implacable, est surtout une réflexion sur le langage, ses mensonges et ses instrumentalisations. Marcus  Malte retrouve la verve des grands auteurs populaires pour mener un récit, plein d’images et de sons, qui vous happe.

Un mot d’abord sur les envers de la critique. L’envoi de ce magnifique roman par les éditions Folio Gallimard m’a poussé à la relecture de ce roman dont je conservais un souvenir émerveillé. Depuis que je tiens ce carnet de lecture, je ne mettais jamais prêté à cet exercice. Ma paresse prétend que c’est par crainte de la déception. Une vraie lassitude aussi pour cette pratique universitaire – je m’y suis longuement laissé prendre – d’épuiser le sens en relisant encore et encore jusqu’à ce que le récit ne soit plus qu’un prétexte. Conservons plutôt des impressions, des constructions volatiles d’une pensée loin d’épuiser le sens. Comment ne pas conserver la nécessaire hargne sociale qui, de bout en bout, anime ce roman ?

Pour Le garçon je pourrais me contenter de ceci : la seconde lecture fut tout aussi plaisante que la première, la même envie de me planquer dans un coin pour connaître la suite des aventures de ce muet métaphorique. Le roman fonctionne si parfaitement qu’il peut se permettre des digressions pour que sa mécanique ne semble pas trop bien huilée. Des énumérations de noms d’abord ceux des responsables, on lave son linge en famille tant les royautés furent au centre de la première guerre mondiale dont Le garçon nous livre des instantanées parfaits. Une façon de refuser, comme le dit Emma,  une « responsabilité anonyme, floue et impalpable. {…} La responsabilité sans responsable. » Une façon aussi de donner, sur plusieurs pages muettes, le nom de toutes les victimes de la section de volontaires étrangers où se retrouve embrigadé le garçon.

On l’ignore. Et de grâce faites que le mystère perdure. L’indéchiffrable et l’indicible. Que nul ne sache jamais d’où provient l’émotion qui nous étreint devant la beauté d’un chant, d’un récit, d’un vers.

Sans doute est-ce plus patent à la seconde lecture mais ce roman dans lequel on se laisse prendre est avant tout une réflexion sur la périlleuse nécessité de mettre un nom. Marcus Malte affronte directement la difficulté de considérer la félicité, de mettre en mots la joie, d’inventer un lexique amoureux, de faire parler la sexualité et que cela soit beau, grand. Beaucoup de ravages et peu de ravissements. Mais ils persistent et Malte sait en saisir la naïveté, la surprise.

Toujours à hauteur de ces personnages, sans une once de mépris, Le garçon fonctionne dès lors sur ses personnages. Venus du roman noir, lisez à ce propos son très sonore Les harmoniques, à l’image de Pierre Lemaître avec lequel il partage une conception engagée de l’efficacité du roman, Malte sait que ces personnages doivent incarner une atmosphère, une manière de communication muette, fragments d’espoirs dans ce monde très noir. Le garçon ne parle pas, sa présence révèle surtout la beauté du récit de ses rencontres : d’abord le Gazou, idiot magnifique et attachant (innérable représentation théâtrale de la nativité), ensuite le si hugolien ogre des Carpates (la mise en spectacle, en arnaque, de nos luttes) et bien sûr Emma qui dans une prose érotique lui donnera un nom. On croit en tout ceci. On en oublie même le symbolisme un peu pompier de certaines scènes. La narration marche à l’emportement face à la quête de cette civilisation toujours fuyante, aux raffinements finissant dans la boucherie des tranchées. Marcus Malte retrouve alors la syncope du meilleur polar pour en dire l’absurdité. Un seul exemple :

Soldat, fantômes, chauves-souris, cloporte, spectre, épouvantail. Pareil. Tous les mêmes. Ectoplasme. Mort-vivant. Mort. Vivant. Mort. Vivant.  Le hasard ou autre chose.

À ma première lecture, j’avais trouvé les scènes érotiques d’une très belle réussite. Elles marchent mais ne prennent pas une place si importante. La correspondance ensuite sert à incarner l’horreur de l’arrière et de son attente. De son surréalisme, in fine. « La chanson de Craonne en écho aux chants de Maldoror. » La colère qui porte. J’avais aussi trouvé que la dernière partie, «… Deçà, delà. Pareil à là…» un peu rapidement expédiée dans un assaut de noirceur. Cependant, à relire « l’unique et dernière strophe, délayée, de sa chanson d’automne », elle me semble parfaitement conclure sur le vide qu’est ce garçon, simple véhicule des discours qu’on veut bien lui prêter. Puisque c’est ainsi que les hommes vivent. Peut-être le feraient-ils avec plus d’attention, de musiques et de pommes en lisant Le garçon.


Un grand merci à Folio Gallimard pour cet envoi

Le garçon ( 592 pages, 8 euros 90)

 

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4 commentaires sur « Le garçon Marcus Malte »

  1. Tu parles des scènes érotiques…. Je soussigne !! J’avais écrit à l’époque : « Personnellement, mais cela ne vous étonnera pas, j’étais particulièrement « scotché » par les pages 254 à 314 (notamment les 1ères pages – anthologiques pour moi : quand sur fond de Verdi, Giuseppe, Emma et le garçon font la vaisselle et vont se toucher la première fois « entre clapotis et les tintements du verre et les frottements de l’éponge« , elle qui avec son tablier « tient de la soubrette et de la mariée » se trouve face au « minuetto aquatique des couverts et des casseroles. Les bulles. Elle lave, il rince. Et cela pourrait se clore gentiment ainsi, mais non. Les choses basculent soudain et la vie s’emballe » (p. 256/257) ….sur fond de Verdi et son Bella figlia delle amore avec des pages sur l’amour physique qui sont tout simplement magnifiques. Et les « ahh » et « ô » ne m’ont pas – comme chez bcp de lecteurs fait penser à V. Hugo mais plutôt à Albert Cohen et son « Belle du Seigneur » (la noirceur en moins)….même typologie des monologues et pensées…

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