Les enfants du Pirée Kostas Moursélas

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Comment continuer, escompter le quotidien, calculer dans nos compromis ? Comment surtout faire perdurer le récit, l’aventure et son insouciance ? Dans une prose déliée, où les histoires s’entrechoquent pour mieux donner un visage aux fantômes, Moursélas anime les déchirures ordinaires d’une bande d’amis. Sous la truculence, Les enfants du Pirée anime les souvenirs, réanime les regrets et invente la nécessité du récit.

Commençons par un regret suscité par la lecture de ce livre : jusque dans sa toute fin, il baigne dans un univers résolument masculin. Quitte à réactiver les clichés les plus pesants des masques de la virilité. Une femme doit être séduite pour mieux discourir, ensuite, de la valeur de son physique et, bien sûr, se plaindre trop tard de l’embourgeoisement dont, c’est bien connu, toutes les femmes sont vectrices. La crainte et la timidité en font des harpies, l’indécision des castratrices dirigistes. Autre temps autres mœurs, vraiment ?

On s’était fourvoyés dans des pensées minables et des mesquineries, sans résoudre le grand mystère du monde, et la question restait insoluble et implacable : Comment a-t-on vécu ? Pourquoi a-t-on vécu de cette façon ? Qu’est-ce qu’on aurait pu faire d’autre ?

Passons sur ce reproche pas entièrement fondé. Pour dire le plaisir d’en apparence se perdre dans les intrigues compliquées et la multitude des personnages qui réapparaissent. Saisir la vie « comme une mosaïque, avec des milliers de variations, de dessins, de couleurs. »  Il est une présence presque proustienne de la peinture de ce roman. Son personnage principal, haut en couleur comme on dit, Louïs s’intéresse seulement à dresser le portrait de ses amis, de ce qu’ils auraient pu devenir, de ce qu’il peut deviner sur leur visage  de leur destin lui qui ne cesse de le manipuler. Le roman devient d’ailleurs passionnant quand son objet devient les mensonges et autres arrangements d’une mise en récit.

N’oublie jamais que ce livre c’est nous, la bande de copains qui l’avons écrit. Avec notre sang, notre sperme, notre pisse et notre merde.

La trahison et la tromperie comme antique et indépassable de la tragédie, pleine de sublime car submergée de grotesque, contée par Les enfants du Pirée. Image fiable et fugitive de l’histoire de la Grèce. Sans pesantes explications sur le contexte: la dictature et ses luttes clandestines sont mises en récit. Mensonge magnifique. Le vrai traitement historique reste alors de raconter nos manières d’y survivre à cette Histoire avec une grande hache.

Toute ma vie, je suis resté sur la réserve, j’ai cherché des échappatoires. Coincé et perdu dans la conformité, emprisonné, emmuré.

Difficile de se voir supérieur au narrateur. Surtout quand ces insidieux dédoublements sont mis en doute. Une manière de suggérer que peut-être Louïs n’existe pas et que le narrateur ne l’invente pour exorciser ses remords et sa culpabilité. Moursélas excelle à rendre attirant ceux qui nous foutent dans la merde quand il nous plonge, désagréable miroir, dans leur vie qui du dehors paraît passionnante, la seule façon de la vivre vraiment. Déchirement constant, universel, essence même du roman. Une pensée alors pour Richard Russo dont beaucoup de récit se fondent sur cette dialectique.

Les enfants du Pirée sait donner de la matérialité, substance odeur et images, aux souvenirs de ces déchirements, au vieillissement de l’amitié, à cette fidélité à soi-même tout aussi, sans doute mensongère. Aucune vision pittoresque de la Grèce rien que les ivres conversations, l’arrière-plan de la mer, la chaleur et sa misère. La cohérence d’un univers qui sait ses artifices. Une très plaisante lecture quand sa mélancolie se moque de sa nostalgie pour mieux la rendre possible. C’est aussi ça le roman : faire partager l’évidence sans appel de constats à l’indépassable simplicité.

Que de visages ! Des visages tendres, chauds, doux. On les rencontre quelques minutes, quelques secondes puis ils s’en vont, on les perd. Mais ils ne disparaissent pas pour autant. Ils voguent sur ta mer intérieure. Et on pense qu’ils auraient pu faire partie de notre vie, d’une histoire de notre vie.

 

 

 

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