Darktown Thomas Mullen

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Polar très noir, avec une intrigue au rythme implacable par ses changements de point de vue, Darktown offre une plongée captivante dans l’Amérique de 1948. Thomas Mullen, dans une prose à l’efficacité sans afféterie, livre un superbe portrait d’Atlanta juste après la guerre. Fort heureusement, le roman parvient à ne pas s’en tenir à une dénonciation de la ségrégation sudiste.

La littérature nord-américaine n’en finit pas avec ses démons. Sans doute serait-il factice d’en éprouver une certaine lassitude ; peut-être faut-il y découvrir le réveil de la peur, une tentation de la régression. Et l’horreur est ainsi : on croit tout en connaître, il nous reste de saisissantes anecdotes qui en révèle toute la quotidienneté. Toute la valeur de la lecture, très plaisante, de Darktown tient à sa capacité à incarner les plaies, jamais suturées donc, de la ségrégation. Les noirs engagés dans les bataillons de chars durant la seconde guerre mondiale n’étaient pas autorisés à y monter et les suivaient donc à pied. Le « pogrom » de 1906 très finement évoqué à travers l’épisode d’une casquette bleue (« La casquette bleue n’était pas celle de son père. Elle aurait pu l’être. »). Mullen a l’intelligence de le traiter comme un exemple usé à satiété dans les prêches d’un pasteur.

Notons d’ailleurs ce regard quasi sociologique portée sur l’Atlanta de 1948. Les romans de Kris Nelscott, un peu plus tard, le suggèrent aussi  : les religieux ont joué un rôle considérable dans la lutte pour les droits civiques. Thomas Mullen en donne une vision plutôt âpre. Le père d’un des personnages principaux, Boggs superbe dans ses déchirements, est un pasteur qui « tient à contrôler la communauté comme s’il souhaitait reproduire l’omniscience divine. »

Le polar, dans  son meilleur, sait localiser les fractures sociales. Darktown est le quartier noir d’Atlanta : il se divise pourtant en strate. La famille de Boggs appartient à ces classes suffisamment aisées pour se protéger et vivre en vase clos.  Le racisme quotidien n’est à l’évidence pas ressenti pareillement quand il faut emprunter les transports en commun.

La très bonne idée de Darktown est alors d’offrir des instantanées de la vie populaire quotidienne. Le roman s’empare des rondes des premiers flics noirs d’Atlanta. Eux qui réussissent à offrir à leur concitoyen « un enfer différent. » Comme s’il ne restait qu’à « assister, impuissant, à des problèmes sociétaux pour ainsi dire insurmontables. » La noirceur terrible de ce roman reste dans sa colère contenue, son absence de rédemption et ses résolutions ambivalentes.

Au-delà d’une intrigue plutôt habile dans ses manipulations toujours fâcheuses, si Darktonw captive c’est aussi par sa façon de montrer comment, pour le pire, les communautés se côtoyaient. Au deux flics noirs, Mullen adjoint un duo de flics blancs. Un peu gros sur le papier, le procédé fonctionne tant il introduit un suspens de l’action et éclaire, sans justifier, les motivations des salauds ordinaires.


Un grand merci aux Éditions Rivages pour cet envoi.

Darktonw ( trad Anne-Marie Carrière 426 pages, 22 euros)

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