Hôtel Rouge Maria Efstathiadi

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Récit d’enfance fragmenté, diffusé dans la pluralité de ses perceptions et de ses substituts, Hôtel Rouge est une superposition, courte et dense, d’images et de sensations. Au-delà d’une très fine interrogation sur la matière de nos mémoires, Maria Efstathiadi transporte le lecteur dans un récit sensible, aigu, où les scènes s’imposent avec une évidence magnifique et déchirée.

D’emblée la forme d’Hôtel Rouge peut déstabiliser le lecteur. L’apparence d’une pièce de théâtre, sans indication scénique, où les seuls personnages sont Les oreillyeux, Le Souffle et la Voix  peuvent rebuter. Cette appréhension se dépasse facilement. Le moment d’avouer que la seule forme littéraire dans laquelle je peine à me projeter est le théâtre. Au point qu’il me reste quasiment lettre morte. D’où un manque évident de repère. Toutes mes excuses alors si quelques limpides références m’ont échappé.

Et le dedans, c’est quoi ? Un lieu ? Une voix ? Une alchimie de la nuit ? Même nous ne savons pas très bien. Pourtant, quand l’écriture cesse d’être une armure, on écrit plus pour exorciser ou pour étouffer mais pour retrouver.

La densité de la prose, son exactitude et son étouffante beauté très vite occulte ce dispositif théâtral pour laisser se dérouler un monologue envoûtant dans les brisées de son incantation.  Une femme tente de rassembler les souvenirs de son enfance, essaie de s’éloigner de l’emprise d’une mère mal-aimante à force de vouloir que sa fille soit « comme elle, ou bien pire : comme ce qu’elle aurait voulu être » , un grand-père ombrageux et dictatorial et un père aussi absent que la « scène originelle » ou n’importe quel trauma qui enfin figera une solution définitive. La très grande beauté de ce livre, et il faut vraiment souligner comment sa ritournelle persiste dans l’esprit du lecteur,  tient à son aptitude à « bousculer la grammaire, modifier le sens de pronom » et « ouvrir des brèches dans la mémoire. » Si l’opacité est une solution, si l’héroïne est pour « l’abstrait, le barbouillage, le vide »  c’est pour convaincre les souvenirs qui l’empêchent de se souvenir et « parler de ce qui est perdu, ou de ce qui a jamais eu lieu. »

Quelles phrases ? Quelles anciennes versions d’un rêve écarté par mégarde, ou volontairement oublié et étouffé, quelles versions de ce rêves peuvent être restituées ?

La tripartition de la parole sert alors à éclairer les béances de silence (« la matière dont ton silence est tissé» ) aux sources de cette parole. Nous réactualisons nos réminiscences, les actualisons aux défaillances de notre présent. Hôtel Rouge parvient à en rendre le défaut tant « nous vivons en même temps tellement de périodes de notre vie, en un seul jour,  parfois en un seul instant… » Le passé de cette jeune fille « un peu fofolle, un peu dépressive, un peu passionné, un peu fantasque. Ma non troppo. Pauvre petite.» est difficile à débrouiller. Il revient alors dans de saisissant instantanées. Les souvenirs contestables dans leur évidence acquièrent, sous la plume de Maria Efstathiadi, un grain (en termes de photographie, de présence latente de la folie aussi). L’horreur des dimanches d’enfance, les échappatoires dans les étages interdits d’un immeuble, se dotent d’une tessiture proustienne ou peu s’en faut : « un flux continu de petites morts. » Au-delà de la mort des différents moi qui gît dans la mémoire, Hôtel Rouge heurte le lecteur par sa façon de capturer l’absence.

J’avais besoin de cette absence pour l’aimer. De reconstituer sa présence dans l’absence, l’équivalent de la présence que nous n’avions jamais réussi à avoir. Dans l’absence, je composais la présence morceau par morceau, la présence que sa présence ne nous avait jamais accordé.

Translucide métonymie du désir comme nous le présente insidieusement (ceux qui ont touché le livre comprendrons) l’éditeur. « Et le verbe désirer à la place du verbe être. ». Mais ce qui se présente aussi comme une incarnation de toute la littérature advient à mon sens seulement en parvenant à saisir la singularité de l’histoire racontée. Tension vers l’universel qui ne cache pas la tristesse sans issu de la narratrice. Pas seulement par coïncidence des lectures, surtout pour l’enfermement dans la triangulation dans la castration familiale, j’ai pensé à la Sylvia Plath telle que l’évoque Connie Palmen dans Ton histoire Mon histoire. Au détour de cette prégnante réflexion sur la mémoire, Hôtel Rouge trace les contours d’une douleur qui définit sa protagoniste. Sans le moindre pittoresque, une plongée dans l’ennui et la peur d’une enfance en Grèce ou comment « Une vie peut-être impossible précisément parce qu’elle est possible. » Par ce dialogue entre les différentes perceptions, entre ce dont elle voudrait se souvenir et qui lui échappe et ce qui revient trop fort pour n’être pas tu, Maria Efstathiadi montre l’aspect désirant, imaginaire au sens où nos substituts oniriques et langagiers sont des parades, de cet « exercice d’autophagie » contre tous ces « soi-disant deuils inachevés » toutes ces choses qui l’ont hanté et ont insensiblement dévoré la narratrice. Une très belle absence de l’autrice à son texte qui en montre alors l’implication. Au risque de me répéter et puisque parler de ce roman indispensable contraint surtout à en démonter les ressorts théoriques, je crois avoir hélas éludé le charme des instants retrouvés par delà toute contestation.

Par facilité, on pourrait briser sur le point aveugle éponyme de ce roman. On ne saura jamais ce qui s’est passé vraiment dans cet hôtel Rouge dont même le nom n’existe pas en l’état. Un incertitude en suspens qui permet de comprendre que le lecteur, grand enfant, est comme cette jeune fille, il attend et espère « jusqu’au désespoir, je ne sais quel miracle ou quel spectre qui va tout venir résoudre comme par magie. »


Un grand merci aux éditions Quidam pour ce très singulier et beau roman

Hôtel Rouge (trad : Anne-Laure Brisac, 122 pages, 15 euros)

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