Mont-Dragon Robert Margerit

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Récits des débordements de sensualité, du basculement, de la tyrannie d’un érotisme de domination et de perte, de quête surtout d’un insatisfaisant absolu, par sa facture classique, daté déjà dans l’ampleur de sa phrase, Mont-Dragon opère une insidieuse séduction. Une belle occasion de découvrir la délicate discrétion de l’œuvre de Robert Margerit.

La poursuite d’une certaine actualité littéraire, outre son illusoire capture d’une contemporanéité littéraire, ouvre au plaisir d’une découverte tardive par la grâce des rééditions. Plus que beaucoup de romans, Mont-Dragon effleure cette inactualité intempestive où gît le charme de la littérature : ce qui ne passe pas se dote alors d’un charme suranné. Non tant comme trace archéologique mais plutôt dans cette tentative d’outrepasser son contexte (d’y survivre donc) qui seule parvient à en donner une image incarnée, inconsciente, surréelle pour employer un vocabulaire visiblement cher à Robert Margerit. Lui aussi s’avère, à l’évidence, révélateur d’une époque.

En vérité, comme Gilles de Rais, ou du moins sa légende, témoigne pour le XVième siècle sacrilège, Georges Dormond, ses péchés et son désespoir, témoignent pour un temps qui sombre dans l’écœurement de sa propre ignominie.

Lisons donc d’abord Mont-Dragon à partir de cette datation. Façon au passage de vous faire écouter la cadence de la phrase, ses périodes aujourd’hui sans doute un peu trop sonores comme héritage des moralistes français dont est sans le moindre doute Robert Margerit. Mont-Dragon, selon la datation toujours excessivement significative de l’auteur lui-même, a été terminé en 1943. Pour le plus anecdotique, ce roman porte alors un témoignage de la vie sous l’Occupation en Limousin : les « terroristes » et les accusations d’intelligences avec les allemands, le silence de Paris, l’ignorante et confortable survie en dépit des visions franches de l’Exode. Dans son ultime partie, mené dans un galop aux voltes maîtrisées, le romancier offre aussi cette vision de l’obstiné silence paysan, celui que Philippe Jaenada dans La serpe est si intimement parvenu à saisir.

Le vacillement de toutes ses notions d’elle-même et du monde s’y mêlait à elle ne savait quelle exaltation, quel bonheur {…} Elle cessait de croire en sa propre existence. Et pourtant elle avait à la fois le sentiment de vivre avec intensité.

Mais, comme tout roman érotique, Mont-Dragon est avant tout spéculaire, reflet d’une conception avant tout intellectualisé de ce que devrait être un basculement dans le réel. Dans Seule la nuit tombe dans ses bras Philippe Annocque réfléchissait une virtualité d’un frémissement érotique contemporain. Mont-Dragon mire admirablement ceux de son époque. L’ombre de Gracq s’étend un peu trop facilement sur ce roman : le seul qu’il dise, critique acerbe, avoir apprécié depuis la Libération comme le rappelle un bandeau de l’éditeur. Peut-être par une pesanteur étouffante dans la précision de la phrase, dans la description attentive d’un décor participant de plain-pied à l’intrigue, « l’impression pacifiante – et excitante à la fois – de cette nature accablée par son opulence printanière. » Avouons que chez Julien Gracq le frémissement géographique fantastique ne m’a jamais réellement touché. Dans ses excès, dans sa touffeur quasi romantique, définitivement d’un autre siècle, chez Robert Margerit cette attention à la campagne relève ce basculement érotique orageux. Sans doute parce que à l’image de son détestable et admirable personnage de Georges Dormond, cette, osons le mot, écologie descriptive sert aussi un « besoin de tordre sa réalité dans ses mains et de faire jaillir de sa banalité l’impossible. »

S’il fallait absolument continuer à placer ce miroir érotique du trouble si bien partout reflété dans Mont-Dragon plus qu’au nom de Georges Bataille, limousin lui aussi, et à son sacrificielle Coupable écrit durant la guerre, ce roman m’a plus fait songer à ma connaissance parcellaire, saturée de dégoût, de Drieu La Rochelle. Feu folet dans une valise vide, les traumatismes de la guerre éludés dans une provocation hautaine, refuge dans une personnalité indéchiffrable. La métaphore érotique a vieilli, mais n’est-elle pas une fois encore révélatrice du contexte ? L’argument du roman est rôdé : un étranger pénètre dans un milieu bourgeois afin d’en séduire et subvertir tous les codes. Une pensée pour Theorem de Passolini : tant, comme pour Bataille aussi, il faut avoir incorporé le cadre et la morale pour croire la souiller en une souveraine transgression. Ici Georges Dormond est écuyer, il se croit en mesure de dompter une féminité réduite à sa docile et inatteignable beauté comme on dresse un pur-sang. Vieille métaphore moisie. Et pourtant, les deux guerres, comme ne cessa de le répéter Claude Simon, montrent aussi la fin de l’ère du cheval, le basculement dans une réalité autrement meurtrière dont les protagonistes mâles de ce récit ont fait, sans que l’auteur insiste, l’expérience.

Plus d’autres que d’entraîner dans une catastrophe fulgurante cette humanité qu’il exécrait en lui et dans les créatures où elle fait illusion.

Au-delà de la présence baudelairienne (de la concentration à la dissipation du moi) qui fige les vertiges capturés dans Mont-Dragon, ce récit de libertinage – le plaisir pris par le lecteur aux manipulations les plus salopes – achoppe sur l’entendu évanouissement de la satisfaction. Salaud ordinaire en souffrance, Georges Dormond est un « homme de là-bas, d’un au-delà sans cesse en fuite », un pauvre type qui veut raviver son prime éblouissement. Le récit libertin, tout son plaisir croit se contenir dans le plaisir de dire une vision de l’impossible, confronte alors surtout à nos égoïsmes. Appuyé sur une psychologie un poil daté, les personnages agissent avec des ressorts assurés : l’aristocrate qui s’ennuie et se voit vieillir dans sa « vieille confiance dans les moralités de commandes et les bienséances de convention », la tante excentrique et fine accompagné de son ami, savant fou et témoin capital et vindicatif, le futur gendre ennuyeux. Cadre classique, pas si lointain de ceux des romans d’Agatha Christie mais toujours porté par les délices de l’équilibre de la phrase de Margerit. Charme puissant de ce roman qui se dévore et c’est sans rien dire des retournements d’une revanche finale.


Un grand merci aux Éditions de La Table Ronde pour cet envoi

Mont-Dragon (410 pages, 8 euros 90)

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