À dos de dieu Marcel Moreau

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Dense délire de détritus, de déjection, de destruction, À dos de Dieu amalgame  le lyrisme le plus cru à l’ordure la plus belle. Chant irrécupérable de révolte, émeute rythmique et libertaire où pulsions et passions se pénètrent dans une vision monstrueuse comme orientée par la musique des mots. Langue limite que celle de Marcel Moreau, il vivesectionne son langage, le tord et le réinvente tel une menace, une aventure, une prophétie.

Avouons avoir jusqu’ici minablement ignoré jusqu’au nom de Marcel Moreau. Poète particulier qui peine à trouver sa place dans mon univers de référence. Très bonne idée au demeurant de Quidam éditeur de rééditer ce texte que l’on sent à la fois unique et insérée dans une oeuvre d’une très forte cohérence, d’une seule phrase répétée pour mieux en écouter les répétitions, en dépasser les monstruosités de l’aveu de l’auteur. À dos de Dieu laisse place en moi à une certaine incertitude dans le jugement. Disons, pour tenter une approche d’une réticence qui revient dans plusieurs de mes lectures, une sorte de répulsion attractive pour une imbécile nostalgie, celle pour un temps, pour parler seulement de Marcel Moreau, où la poésie se pensait une libération blasphématoire, sexuelle et libertaire. Un discours dont j’entends toute la nécessité, l’urgence aussi sans le moindre doute. Je déplore d’obstinément le voir résonner au passé. Confort de le pensée déjà d’un autre temps. Une époque peut-être moins assise où l’on pouvait croire, dans une parole rageuse, se débarrasser des

notaires politiques des notaires idéologiques des notaires religieux des notaires bureaucratiques concentrationnaires mercantiles et que même ceux que parfois nous croyons être nos amis nos amours sont des notaires oui

Malgré l’horreur politique (pas seulement par le vide, la menace monte) du moment, ne le cantonnons pas à un aveu de défaite. Et, aujourd’hui on fait quoi, putain ? À dos de Dieu date pour sa première parution de 1980. Dans son ancrage joyeusement irréaliste, dans ses provocations, dans sa sexualité ordurière ou révoltée qui culmine, après une réinvention sacrificielle d’un Mai 68 russe,  dans une luxure émeutière entre éboueurs et étudiants sous la jalousie concupiscente de la flicaille. Fugitives aussi scènes de bistro, ivresse au gros rouge, poète dépenaillé mais tutélaire. En dépit de la présence obsédante de mai 68 où serait né, dans un vomitif effroi, le personnage central de Beffroi, À dos de dieu annonce une époque plus crade, ordurière justement par son mépris de l’ordure, sa façon prude de ne pas voir le sale ou de le cantonner dans une représentation, une idéologie presque déjà. Toute l’immense valeur d’À dos de Dieu est de demeurer, au risque de déplaire, d’égarer le lecteur par cette façon d’en faire trop, irrécupérable. Cette prose pleine de métamorphose de la personnalité, où le Je est un masque autrement plus complexe qu’un dédoublement et où les alter-ego altèrent sans identification,

fragmente le comportement hérité, dissocie l’architecture éthique, décoagule les complexes, je ne sais plus ce qu’est le monde, ce qui me lie à lui ; je suis divinement menacé de rupture et divinement je menace de rompre, enfin je commence à pouvoir tout dire, à pouvoir tout faire, suis à dos de dieu.

Ce monologue plurivoque dont il ne faut pas méconnaître l'(h)ardeur au fond achoppe sur l’horizon de toute littérature : que le mot pose un acte ; que la prose altère le réel. On comprend alors la place toute trouvée de ce livre dans la ligne des éditions Quidam. De la meurtrière Confession de John Herdman à l’érotique miroir virtuel de Seule la nuit tombe dans ses bras, cette exigeante maison d’édition rappelle que la littérature se doit d’être en prise directe avec la réalité même quand, comme chez Moreau, elle paraît lointaine pour mieux en déconstruire les résignations, notre lent écoulement vers un « égout unique du nom de Monotonie. »

Derrière les actes les plus fous de l’histoire individuelle et collective, il y a toujours un vocable, une combinaison verbale, une rumeur.

Soulignons-le, À dos de Dieu n’est jamais aussi verbeux que ne l’est ma propre parole adventice, parodie d’intellektron poussif. Parfois l’impression que ma propre prose se parfait dans un long préambule, infini et prétentieux mouvement d’approche d’autant étirer que l’œuvre m’échappe.

Reprenons. La parole est au poète : « c’est-comme-si-je-voulais-vous-en-foutre-plein-la-gueule-de-mes-beffroimorphoses ». Vous voilà prévenu : du foutre, de la merde, de l’ordure sous toutes ses formes à satiété vous en serez recouvert, sabordé. Avouons alors s’être parfois senti détaché de cette condensation, de cette répétition de ravissements sexuels où la matière est touchée, pas seulement du doigt.

« Beffroi raconte sa vie, à sa façon : braque, hachée, néologique ». Si tout chez Marcel Moreau part d’un mot (Beffroi ≈ «BÊte semant l’eFFROI »), l’essentiel de ces visions tient à la reconstitution d’un rythme. Le personnage, l’écrivain, « bibi (qui bibi ?) » sont alors poussés, portés, transpercés « par une force rythmique irrésistible ». À dos de Dieu dans l’outrance, mettons, carnavelesques des aventures de son personnage, plonge alors dans la matérialité, ordurière, du langage. Miracle, merdeux et magnifique, dès lors de la langue embrénée de Marcel Moreau.  Beffroi serait une brute, transi dans l’extase de la violence, porté par des éclats paroxystique d’un déchaînement pulsatifs de passions incontrôlées. On lui invente alors une constellation particulières de mots nouveau situant sa pensée : écrimaticiens, Assitadins, cervolacan révolvérisé quand le cancer vole, Immondeurydices ou, pour prendre un dernier exemple des néologismes infinis et toujours d’une belle exactitude sonore de Moreau, « rebéancée, voilà qu’elle s’évaculglaire. »

Ce sera, pourtant, dans la poursuite du rythme, en tant que pulsion et passion, que À dos de Dieu tutoieras un sublime tôt poignardé telle une impossible déclaration d’amour. La parole de Beffroi, c’est entendu, distord, la syntaxe et s’exprime hors de tous connecteurs logiques ou marqueurs temporels, fors de toute mensongère identification pronominale. « il écoute à genoux la scansion du coeur . voudra s’enfermer dans cette pulsation, à tout jamais. déchaîné  dans le salon l’orchestre cardiaque, la musique des musiques . cœur qui bat partout, à tout rompre » La ponctuation chez Moreau n’est plus seulement une convention, elle ouvre une respiration, un espace. Celui introduit entre les points comme une ellipse de la pensée tant nos monologues se constituent surtout de silences intérieures. À dos de Dieu doit s’écouter. Paraît que l’immense Denis Lavant (depuis Boy meet girl tout le monde sait qu’il est infiniment plus qu’un comédien) déclamait ce texte à qui, n’en doutons pas, il a su restituer tessiture et scansion de ce texte qui parvient à faire passer la « musique dans la panique ».

Notons aussi que Lucien Raphmaj, à son habitude, parle bien mieux que moi de ce livre sur Diacritik


Un grand merci à Quidam éditeur pour cet envoi

À dos de dieu (133 pages, 16 euros)

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