Sans la miséricorde du Christ Hector Bianciotti

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Roman de la mémoire, des identités fuyantes dessinées par le langage, Sans la miséricorde du Christ interroge la souffrance et sa problématique rédemption dont l’aspect religieux ouvre un très beau dialogue sur le scepticisme et ses discontinuités. Dans une prose raffinée, à l’élégance lapidaire des grands moralistes, Hector Bianciotti nous immerge dans son univers plein de reflets, de réflexions sur la langue et sur la morale et la mémoire qu’elle détermine.

L’une des vertus de la lecture demeure la possibilité d’entrevoir la possibilité de rencontre, de lire contre soi. Le fil de l’actualité impose les surprises d’une sociabilité qui ne serait pas exactement celle de nos pairs. Après À dos de dieu, un hasard tout de même plutôt maîtrisé continue à me confronter, dans un registre radicalement autre à une titraille où la religion s’impose tel un thème radicalement étranger, j’ose encore le croire légèrement obsolète. Ne nous arrêtons pourtant pas au titre de cet indispensable réédition de ce roman de 1985. Ses relents de bondieuserie, ses échos à une mystique où l’absence divine demeure l’épreuve radicale de sa présence, sont – si j’ose dire – sublimés par cette savante et discrète mise en scène de la mémoire. De la religion, au fond, dans Sans la miséricorde du Christ, il ne reste qu’un souvenir, un vertige, une impossibilité à accepter le regret comme à s’en démettre.

On ne sort indemne d’aucune foi. Une poussière de particules d’anciennes peurs, d’espoirs, de coïncidences, de bonheurs et de malheurs symétriques ; un nuage de redondances, de pléonasmes, d’échos, de résonances, de présages – telle était l’origine de la foi et c’est aussi ce qu’il en reste.

Avec la sérénité d’une gravité mise à distance, d’une douleur délavée et presque perdue de vue que l’on pourrait nommer mélancolie, Hector Bianciotti conserve seulement ce reste. Occultons l’encombrante pensée catholique de ce très beau roman pour en laisser résonner seulement les spéculaires dédoublements : « Tout passe, rien ne nous reste et rien ne nous retient, sauf, un instant, les miroirs. Quelques instants – et l’on ne s’y ressemble pas. » Parlons plutôt de cette proustienne dissemblance à soi-même qui caractérise ce narrateur effacé, témoin plus qu’acteur tant il se déporte dans tous ses personnages, tente de retrouver, d’inventer, de préserver, cet être de fiction, cette image de lui-même qui parviendrait, au secret des mots, à échapper à l’emprise du temps. Sans la miséricorde du Christ regorge alors de captivantes formules sur la constitution de la mémoire. Pour ne pas encombrer cette note de lecture de trop nombreuses citations, relevons surtout cette tentative de traduction d’un sentiment en idée peut-être rendue encore plus patente par le bi-linguisme de l’auteur.

Il m’arrive d’être désespéré dans une langue et à peine triste dans une autre. Chaque langue nous fait mentir, exclut une partie des faits, de nous-mêmes ; mais dans le mensonge, il y a une affirmation, et c’est une façon d’être à un moment donné ; plusieurs langues à la fois nous désavouent, nous morcellent, nous éparpillent en nous-mêmes..

Sans grande originalité, je le soulignais à propos de la captivante et compliquée personnalité de Dolores Prato telle qu’elle se laissait deviner, établir et déliter dans Bas la place y’a personne, lire constitue une rencontre avec une personnalité susceptible de nous toucher. Bianciotti le souligne (l’idée me semble venir de Proust : toute connaissance est reconnaissance) on ne reconnaît chez autrui qu’une souffrance tapie dans l’ombre d’une personnalité toujours imaginaire. Lire : une reconnaissance latente, une tangence par les tangages du langage, d’une commune appréhension du monde ? Si, Seules les larmes seront comptées avait provoqué en moi une identification par cette sympathie pour cette reconstitution de la mémoire maternelle, Sans la miséricorde du Christ accroît cette reconnaissance par une empathie avec ce moi idéal que tout lecteur réfléchit au fil de son parcours de lecture. Désolé de ne pouvoir l’exprimer plus simplement. Disons ceci : ce roman opère, malgré une indéniable différenciation, une identification à celui que l’on aurait voulu être, tend un miroir à celui que nous savons être et que nous ne parvenons à traduire ni en mots ni en geste. Sans le moindre regret mais dans un mouvement ascensionnel, par cette façon si particulière de se souvenir qui consiste à ne pas croire la mémoire donner une fois pour toute mais en perpétuelle réinvention.  On voit alors clairement ce narrateur qui ne se connaît que par oui-dire, se joue des comédies à lui-même destinées, qui coïncide si rarement avec lui-même, qui ne croit pas en la faute mais se sent en permanence coupable, qui chez le prochain hait avant tout ses propres vertiges. Bref, celui qui dissèque tous ses instants afin  d’en trouver une amorce de loi, une bifurcation de sens et jamais tout à fait se remet de n’avoir point de destin. Illusion de se capturer, je crois, tel qu’en soi-même, dans cette formule  : « j’incline à me faire attendre moi-même par moi-même, à m’en distraire, à m’en fausser compagnie. »

Apparaît alors dans Sans la miséricorde du Christ, une manière d’immobilité morale par condensation de la situation. La vie d’un quartier entre la Porte Saint-Denis et la Porte Saint-Martin, le parfum de mort et les reflets de soi que l’auteur, flâneur élégant, surveille dans un bistro plein de putes et de souteneurs, de touristes et d’étrangers. L’oisive élégance du narrateur insupporte à l’occasion. Le pauvre petit ne saurait sortir dans la rue avec une femme mal habillée, il promène son dédain classieux, son dégoût de l’espèce humaine et de lui-même avant tout. Fort heureusement, celui qui prétend détester sa mémoire, s’oublie dans les drames d’autrui. Dans un subtil jeu d’échos se sera alors la mémoire qui surgira. Une histoire dérisoire et tragique tend alors ce récit qui échappe à tout égotisme. La vie d’Adélaïde Marèse, entre pampa et ambassade semble alors d’une précision comme personnifiée. Sans doute serait-ce absurde d’attribuer la précision de cette évocation aux propres souvenirs de l’auteur. Sans la miséricorde du Christ souligne au moins la force de ce déni. Le drame du bistro (on sent à tout instant son atmosphère) entre en résonance avec celui de là-bas d’Adélaïde ; ils se rejoignent dans un secours impuissant, loin d’être dénuée de beauté, de grâce peut-être.  Avec une humanité distanciée, pudique et profonde, Bianciotti ausculte alors cette souffrance humaine qu’il serait absurde de croire porteuse d’une solution, d’en sens commun, voire – même si la question semble maintenue en suspens comme cette « foi sans foi » qui anime tous les personnages – la possibilité même de rédemption.

Si, comme le suggère Bianciotti, l’enfer de la mémoire est constitué de nos peurs et de tout ce que nous avons manqué, soulignons son aisance à donner visage à cette hantise, à incarner cette ombre de la mort qui plane sur cette obsédante interrogation mémorielle. De l’enfant mort qui en nous subsiste, à une pitoyable scène de suicide et toutes celles qui ponctuent l’action de ce roman, Hector Bianciotti place la littérature comme persévérance et résistante à cette circulation des morts qui selon lui forme l’essentiel de l’incantation que serait la littérature.


Un grand merci aux éditions Gallimard pour cet envoi.

Sans la miséricorde du Christ ( 348 pages, 12 euros 90)

 

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