Dévotion Patti Smith

Carnet de notes, réflexions sensibles à propos de l’écriture comme autant de capture du réel dont les photos qui dédoublent le texte mirent, commentaire sans réponse d’une nouvelle d’une énigmatique beauté, dans un délié apparent Dévotion offre tout ceci. Ce court livre offre un contact direct avec l’univers onirique et d’une rare précision verbale de la poétesse, chanteuse et, in fine, écrivaine.

Longtemps que je tourne autour des livres de Patti Smith avec cette crainte, quasi sacrée, de voir déchoir l’idole. Sans grande originalité, sans grande assiduité d’ailleurs non plus, la musique de Patti Smith m’accompagne depuis pas mal de temps. Résonances de souvenirs, remémorations qui perdurent, j’entends souvent sa voix, sa colère déclamatoire à la pureté sonore à laquelle je ne comprends souvent pas grand-chose. Alors, lire un de ces livres m’effrayaient surtout à cause de leur réception dithyrambique. Peur latente du syndrome de l’auteur reconnu auquel on ne saurait refuser une publication; De toute façon ça se vendra ; le nom comme crédit suffisant.

Aucune déception à cette lecture. Peut-être en partie grâce à la traduction musicale offerte par Nicolas Richard, le traducteur de Thomas Pynchon auquel il consacrait le paranoïaque et mimétique La dissipation. Il me faudrait plus d’oreille, de rythme, pour rendre compte de la cohérence sonore de cette prose et de tous les échos écoutés dans ces notes faussement désinvoltes. Prétexte d’un voyage à Paris et à Lourmarin, Patti Smith nous parle (retrouvant ce ton oratoire que ses chansons savent si bien incarner) d’écriture précisément car, au moment de la comédie de la parution d’un livre, l’inspiration momentanément l’abandonne.

J’imagine écrire une histoire guidée par l’atmosphère que fait naître la sonorité d’une voix humaine particulière. {…}. Pas d’intrigue en tête, simplement se laisser porter par ses intonations, son timbre et composer des phrases comme de la musique, les superposer, des couches transparentes par-dessus les siennes.

Quand un auteur commente sa propre œuvre, il se prend, et le lecteur avec lui, à son propre piège. Quelle originalité, dis-moi. Pourtant Patti Smith porte cette simplicité qu’il serait sans doute idiot de qualifier de naïveté. Pourchasser le monde, vivre une certaine vision de la poétesse, persévérer dans sa fascination pour les manuscrits. Quand seront enfin exposés les disques durs des écrivains ? Même si cette dévotion pour la présence manuscrite me paraît un peu stupide comme toutes les émotions auxquelles on accède pas, si je ne vois pas trop l’intérêt de reproduire en fac-similé le manuscrit de la première version de la nouvelle qui sert de cœur à ce livre, continuer à imaginer Patti Smith en quête des manuscrits de Rimbaud, égaré dans la contemplation de ceux de Camus, demeure une image rassurante. Plutôt elle que je ne sais quel besogneux universitaire ou autres obséder de la critique génétique. La quête de l’inspiration, les raisons d’écrire peuvent sembler une question usée. Patti Smith sans se fondre dans une prétendue obligation d’originalité leur donne un autre visage. « C’est le pouvoir décisif d’une œuvre singulière : un appel à l’acte. » Dévotion devient alors une compulsion, comme le dit Smith, qui empêche peut-être de se plonger totalement tant il nous demande ce que nous nous créons.

J’éloigne mon ordinateur et fixant le plâtre rugueux du plafond, je proclame : nous pillons, nous embrassons, nous ne savons rien.

Dévotion de prime abord se réduit à une série de notes souvent captivantes quand elles capturent des coïncidences, celle en premier lieu de l’image d’un film sur les déportations estoniennes qui impose la blancheur de l’hiver telle une grisaille qui informe la cohérence graphique de ce livre. Un peu moins convaincu par celles d’une Américaine dans un Paris réduit au café de Flore et au jardin de chez Gallimard. Paris et sa vision mythifiée, extérieure tant d’ici on ne parvient plus à le croire. Mélange d’impressions et de souvenirs d’une première découverte. Paul  Auster quand il l’évoque dans  4 3 2 1 montre la même naïveté. PattiSmith sait pourtant donner un indéniable charme à ses déambulations : s’il leur fallait une image, je la vois filmer avec l’élégance chic d’un Jarmush. Fort heureusement, tout ceci peut se réduire à un prélude, l’exposé préparatoire des motifs qu’interprétera la nouvelle au centre de ce livre.

Leur histoire ne pourrait se résoudre, uniquement s’effilocher. Une histoire ayant la puissance d’un mythe. Une histoire qui se retournait sur elle-même

Une histoire de patinage, un conte dont l’arrière-fond symbolique est transparent comme un lac gelé mais reste opaque comme un paysage de neige. Communiquer seulement « l’expérience mélancolique d’une joie solitaire » ou « l’impossible qui régnait dans le poème de son esprit. » En pleine nuit Patti Smith voit une patineuse russe, son histoire s’enroule à partir de cette vision et de cette volonté de « réinventer l’espace, produire des larmes. » Une histoire triste et d’une précision sans contour qui m’a fait penser au John Burnside de L’été des noyés. Une histoire dont le visage serait celui de Simone Weil. Longtemps que je n’avais pas croisé cette figure dont Patti Smith  enserre si bien le « militantisme mystique » « abandonnant tout pour s’embarquer sur le chemin difficile de la révolution, de la révélation, du service public ». Puisque l’on revient toujours à ses propres souvenirs qui enjolivent une découverte mes premiers contacts se furent par le truchement d’Elsa Morante. Je ne me rappelle plus le lien entre ces deux écritures féminines de l’épuisement, de la grâce surtout. Indéniablement Patti Smith referme ce trio d’autrices d’une présence décisive. Au fond, ne faut-il pas mieux garder sa vision d’une Simone Weil apprenant le sanskrit avec René Daumal comme prof que celle plus charnellement satirique que Georges Bataille donna de Weil dans Le Bleu du ciel ? Ou mieux encore, cette image tournoyante d’une patineuse qui « tourbillonne comme au centre d’une infinité d’infini. Cet espace tristement célèbre convoqué par les mystiques et habité par eux, qui ne cherchent plus la nourriture de cette terre. »



Un grand merci aux éditions Gallimard pour cet envoi Dévotion (trad Nicolas Richard, 14 euros 50, 150 pages)

5 commentaires sur « Dévotion Patti Smith »

  1. Comme toi je tourne autour des livres de Patti Smith et j’ai peur d’être déçue. Mais l’interview du dernier America et maintenant ta chronique me rassure et il est probable que je saute le pas bientôt.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s