Décompression Juli Zeh

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Exercice virtuose d’un partage indécidable de la culpabilité, Décompression offre surtout une plongée dans nos retraits du monde, dans ce mensonge ordinaire derrière lequel nous échafaudons le récit de nos existences. Avec une once de froideur Juli Zeh creuse son regard son compromis sur nos capacité à fuir ou à implorer un jugement.

Je crois en avoir assez peu parlé ici : Juli Zeh est pourtant une autrice allemande dont je suis, de loin en loin, le travail. Disons au moins pour son aptitude à saisir le contemporain dans une langue trop renseignée pour n’être pas truqueuse. Dans La fille sans qualité comme dans L’ultime question Juli Zeh fait du roman un lieu de l’interrogation sociale par un regard décentré sur l’individu et ce regard quasi-sociologique, au seuil de la philosophie, devient possible grâce à son art du roman. Une vision assez sombre prise dans les filets d’une narration tendue, toujours très plaisante à lire.

Dans Décompression, Juli Zeh s’empare, comme on dit, des codes du polar psychologique. Le roman policier seul sait reprendre une trame classique sans se fourvoyer dans l’originalité. Une île, soleil mer et lave, « éternel jardin d’enfants, garanti cent pour cent soleil et zéro pour cent vraie vie », un couple étincelant débarque et captive un fugitif moniteur de plongée. On devine la suite, on attend d’être abusé. Plaisir simple mais difficile à mettre en œuvre. Dès lors, une double version des faits nous sera présenté. un vrai talent pour maintenir l’ambiguïté jusqu’au bout.

« Allemagne » était le nom d’un système dans lequel il était uniquement question de savoir qui possédait quoi et qui était coupable de quoi.

Par une image préconçue, idiote et tenace comme un préjugé, il me semble qu’une certaine littérature allemande se qualifie par une jolie haine nationale, portée peut-être par une détestation de soi jamais infondée. Je songe souvent à ce modèle à imiter. Pour lui donner sa pertience, Juli Zeh parvient à s’en moquer, à placer ce discours comme une auto-justification coupable. Le roman, qu’il soit ce journal de la femme battue et/ou manipulatrice ou corps de l’ouvrage, chacune des opinions est offerte sans jugement comme si, pour une fois, le roman était sans dénouement. Prétendre que ce que l’on dit n’a rien de sérieux comme seule façon d’en imposer la pertinence. Sven, le moniteur à l’implication toujours trop prétendument en retrait, s’est retiré de la vie, planqué dans une île à cause de sa panique du jugement, « comme si on devait craindre d’être éternellement réduit au silence si on s’abstenait de juger. »  Le roman de 2013 dénonçait déjà cette omniprésence du jugement. Elle ne semble pas s’être améliorée depuis. Jugement un peu idiot dont Juli Zeh a l’intelligence de faire un ressort dramatique.

Que fait-on pour échapper au jugement ? Tous les personnages sont pris dans cette logique. Theo, écrivain désœuvré, s’en prend aux critiques qui même élogieux, prétend-il non sans raison, s’estiment plus important que l’auteur qu’ils jugent. « Un monde inversé où régnait une forme de terreur. » Il parvient parfaitement à la reproduire. Du moins c’est ce que nous fait croire sa compagne, actrice fourvoyée dans ses rôles télévisuels, dont le journal apporte un contre-coup manipulateur. Le sexe sûrement s’avère le lieu de la divergence. Notons pour finir cette note un peu courte sur un roman dans lequel on se laisse happer, comme par le vertige des profondeurs, de la façon dont l’autrice se moque de sa précision renseignée. La dernière plongée dessine une sorte d’exposé de ces connaissances théoriques. Sans aucun doute car elles construisent possiblement un alibi. Le seul discours d’une radicale précision selon Juli Zeh dont, comme Sven, la formation juridique lui a appris « ce n’est pas parce que l’on ne dit pas la vérité que l’on ment. »

 

 

 

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