La cartothèque Lev Rubinstein

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Assemblage de fiches, de disjonctions, de paroles plurielles, de celles populaires finement captées à celles poétiques discrètement défendues, La cartothèque ouvre une infinie de possibles, joies et peines préservées dans un humour sans acidité ni moquerie. Dans son effacement et dans la grande présence qu’il apporte, Lev Rubeinstein se révèle alors une voix poétique, majeure.

Au fond, je pourrais dire seulement ceci : pour une fois, ce recueil poétique m’a intimement touché, beaucoup de ses inscriptions sur des fiches séparées comme des poèmes minimaux, résonnent en moi. Insuffisant et naïf tel le rapprochement pourtant toujours aussi pertinent, ut pictura poesis, on pénètre un univers visuel, sa transcription poétique ou picturale ou celui-ci nous rejette, on le regarde de l’extérieur, on décrypte – au pire – son importance historique, son cheminement intellectuel, la complexité de son dispositif dont sans doute on finit par comprendre non la beauté mais l’esthétique. La cartothèque vous happe au premier regard, captive d’emblée votre écoute par sa voix singulière, dépersonnalisée et intime.

Approcher, l’air de rien, l’un des attraits de Lev Rubinstein : s’autoriser à y voir un éloge de la naïveté, de cette simplicité par une longue ascèse. D’autres que moi parlent et parleront sans doute bien mieux du  «conceptualisme moscovite » « comme une attitude (peut-être philosophique ?) qui allie pratique de l’art et réflexion sur l’art, et qui prétend s’affranchir de l’objet artistique pour mieux parvenir à la quintessence de l’art, c’est-à-dire au concept, à l’idée artistique. » J’emprunte ces mots à Isabelle Desprès qui définit ici très bien le contexte et les attendues de ce courant. Confions, pour ne pas se laisser paralyser avoir parcouru toute cette docte prose après avoir lu  les poèmes. Une autre résonance s’ouvre alors : celle d’un retour et d’une nostalgie, voire une forme de préservation des anciennes formes poétiques qui sont, à l’occasion, comme devinées. Profitons-en pour louer le travail de traduction de Hélène Henry qui, visiblement, porte ce projet d’adaptation depuis longtemps. Ne parlant ni ne lisant aucunement le russe, très loin de connaître sa littérature actuelle ou sa poésie, La cartothèque même dans sa version française laisse entendre un labyrinthe de référence, un balancement et soudain le surgissement d’un rythme que l’on sent hérité d’une tradition dont hérite Lev Rubinstein. Il faudrait être André Markowicz pour disserter sur les iambes, leurs échos et leurs brisures. N’ayant ni son talent ni son érudition, je me contente d’une citation :

Et notre vie passe ainsi, de décret en doute, / de clin d’œil en interjection, de songe en soupir.

Ne déterrons pas nos vieux souvenirs de métriques ; osons employer les termes avec quelque méprise comme disait Verlaine (dont parfois la langueur ressurgit) : suis-je le seul à entendre – voir – des brisures hémistiches dans, disons, ce distique ? L’occasion de dire un mot sur les vertiges typographiques ouverts par ce dispositif. Lev Rubinstein opère par fiches, autant de fragment de sens, de discours rapportés, inventés, ressentis qui sait. La très impeccable édition offerte aujourd’hui par Le Tripode sépare ces fiches seulement par une ligne. Un saut de sens facilement survolé par le lecteur et qui se plonge alors dans la logique de catalogue de chacun des poèmes qui jamais ne prétend épuiser le thème dont il traite et s’en écarte souvent pour le recouvrir. Par commodité, l’espace de la page laisse entendre que celui de la fiche dessine des vers par retour à la ligne. Quand je les cite, je les cite, je les découpe / ainsi. « Alors ce serait une réconciliation avec/ la littérature ? // Mais  personne s’était spécialement alpagué / avec elle. » Les fiches, il faut le souligner, apporte cette légéreté, presque cette distance à une théorie dont la présence se fait sentir souvent comme assise dont au fond le lecteur peut se passer. Une réflexion menée avec dérision, hasard, ce sérieux que seul le grotesque exprime et que l’on devine dans la titraille amusée de ces unités thématiques : Catalogue de trouvailles théâtrales, Ça. Ou autre chose, Questions de littérature, Programme d’échange d’expériences, Album mélancolique. La tension théorique ou le topoï poétique se trouve désarmé par l’humour de ces fiches qui jamais ne perd de vue la « culture prolétarienne » ou pour dire avec cette absence d’emphase qui caractérise les plans de La cartothèque avec cette vérité gouailleuse, populaire si on y tient, les paroles du peuple s’entre calent pour rappeler « la possibilité réelle de quelque chose d’autre » Fragments d’histoires, de conversations capturées et replacées ici comme parvient si bien à le faire Ian Sinclair dans Quitter Londres. Disons, dans la certitude de ne pas parvenir à l’évidence dans laquelle évolue toujours Lev Rubinstein, que nous assistons à la naissance d’un arrière-monde. La poésie serait, mais La cartothèque insérerait dans une pratique véritablement ironique la possibilité d’une autre vérité, de rendre compte de l’état du monde, de lui donner une voix où la sensibilité du poète n’apparaîtrait pas ou peu.

La poésie, mon bon, elle est partout.

Un peu de noces, un peu de funérailles.

Oh là là ces contradictions.

Mise à distance l’émotion demeure comme une ombre, le tintement d’une vitre. « Cela reste, va savoir pourquoi, bien intéressant. » Peut-être parce que, lecteur naïf, des formules s’imposent, veulent rester comme un souvenir tant elles semblent cerner une réalité ou son défaut. « Si profond/ le gouffre à nos pieds/ qu’on perd vois-tu envie de vivre. »  « Ou bien pesanteurs ou angoisses / Ou bien espoir ou consolation/ Ou bien le grand ciel d’Austerlitz » Retenons-nous de citer toutes ces phrases où des lambeaux d’intimes s’accrochent. Elles reviennent sur ce que l’on ne comprend pas, le peu d’originalité de nos vies, leurs sourires crispés, leurs joies inquiètes, l’oubli et la rumeur heureuse de la musique du dehors, de l’autre. « On peut d’un coup entendre dire ce que soi-même on sait. » On peut déplorer surtout de n’être parvenu à rendre le rire de Lev Rubinstein entendu dans chacune de ses fiches.



Un grand merci, vraiment, aux éditions du Tripode pour cet envoi

La cartothèque (trad : Hélène Henry, 285 pages, 22 euros)

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