Winter is coming Pierre Jourde

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Récit tendu, entre colère et tristesse, à l’émotion si contenue qu’elle vous étreint, Winter is coming relate, sans faux-semblant, la perte d’un fils. Avec cette sombre acuité de vouloir rendre la joie évanouie, Pierre Jourde livre une confession jamais larmoyante, souvent difficilement soutenable et interroge alors la nécessité d’une parole sur soi.

La première question quand se referme ce mince livre : à quoi répond notre désir, au moins notre pulsion bien enfouie, de lire des histoires si atroces, sans consolation ? L’argument de ce récit se révèle fatal. Gabriel Jourde, vingt ans, musicien de talent en devenir est frappé d’un cancer rarissime du rein. Il n’y survivra pas et Jourde ne pointe ni coupable ni signification supérieure. « Pas de rétribution de la maladie, pas de compte, pas de leçon, rien. » Juste une culpabilité de n’en avoir pas assez fait, de n’avoir rien vu venir, comme on dit et dont Jourde, toujours attentif au langage et à son mensonge jamais aussi patent que face à l’incurable. Là gît peut-être une des raisons de cette lecture inquiète, voire une réponse à la lancinante interrogation, à la lecture, du pourquoi et pour qui l’auteur se lance dans une si impudique entreprise.

Avoir toujours su, depuis l’enfance, que le jour viendrait où on saurait qu’on avait su, où on se souviendrait qu’on attendait de se souvenir.

La première partie, esquive et approche de l’adversaire, prémonition et souvenir, absence et présence, se révèle, pour ma pudeur et ma crainte, passionnante. Peut-être est-ce parce que le Pierre Jourde, pour introduire des distinctions spécieuses, m’intéresse moins au fond que celui du roman ample, dédoublé et sans moi envahissant. Celui plus en accord avec ces positions critiques et qui déplore que le réalisme devienne envahissant ou serve peut-être même de caution au romanesque le plus échevelé, celui du Maréchal Absolu qu’il faut absolument découvrir. Pierre Jourde est diaboliquement malin (parfait pléonasme) : il enchaîne son lecteur à un jugement de valeur sur son expérience même. Trop irrémédiable, nous ne pouvons d’aucune façon lui reprocher, pis se gausser, de son désir, d’emblée posé comme vain, de médier sa douleur, de « transformer le hasard en inéluctable, ce qui est une façon, une pauvre façon, de s’apaiser, même de façon infinitésimale. » Introduire, disait Leiris, dans la littérature l’ombre d’une corne de taureau. Soulignons au passage le mot le plus important, le plus souvent oublié : une ombre. Mais, la sincérité de l’aveu, aujourd’hui encore, justifie-t-elle son exposition. On parle de soi et tous les autres comment le vivent-ils ? On se portraiture au défavorable (en père colérique et tendre, rigoureux et angoissé) mais le miroir d’encre échappe-t-il vraiment au narcissisme ? On avoue n’avoir jamais réussi à lire des romans infanticide comme ceux de Philippe Forest mais on en inflige, avec une indifférence assumée, au lecteur. On repousse, disais-je, le réalisme mais on met en scène ses vérifications en citant des témoignages qui donnent (pas autant cependant que dans La première pierre) presque l’impression de tirer à la ligne. Et pourtant on lit ce livre avec une indécidable et coupable fascination ; on contemple ce désir de donner une réalité à la souffrance. Peut-être en faisant des morts des

Petits dieux encore imparfaits, qui nous accompagnent au long de l’irréalité de notre vie, et grâce à qui nous pouvons parfois nous accrocher à l’idée que le réel adviendra.

S’accrocher avec le réel, tenter de le dompter, donner consistance et réalité à cette souffrance dont – et c’est peut-être le plus insoutenable de ce livre – Pierre Jourde fait quotidiennement l’épreuve d’une absence de vérité. « Et le cœur s’en veut de son incapacité à souffrir autrement, à souffrir pour de vraies raisons, au lieu de se piéger par des images sentimentales. » Terrible récit des derniers instants, des espoirs de rémissions par définition passagère dont Jourde sait que l’essentiel n’est pas là. La mort contraint à envisager sous un jour nouveau le passé dans un déchirement entre être et non-être, cette conscience de la perte qui seule fonde l’illusion de la présence. Au détour d’une insondable tristesse, Winter is coming parvient à nous rendre l’éclat qu’acquière l’instant quand il est trop tard, les sourires d’une sieste estivale, les bonheurs martiniquais, la culpabilité aussi de dilapider tous ces instants qu’on sait pourtant dernier. Manière malgré tout d’emporter son lecteur.



Merci aux éditions Folio Gallimard pour cet envoi

Winter is coming (190 pages, 6 euros 60)

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